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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Le terrorisme et son message I
Le terrorisme est aussi difficile à définir qu’à combattre, tant il est multiforme. Nous avons connu un terrorisme révolutionnaire, un terrorisme indépendantiste ou nationaliste, un terrorisme instrumental, souvent transnational visant à contraindre un pouvoir étatique. Il y eut des terrorismes mystiques ou apocalyptiques, comme celui des sectes, des terrorismes mafieux, des terrorismes inspirés par toutes les causes y compris animale. L'actuel terrorisme jihadiste se présente comme une guerre sainte. Elle est menée à la fois sur la terre de l'ennemi comme le montrent les attentats de Paris et militairement sur le territoire que l'on a déjà conquis, le califat. Cette multiplicité des formes reflète celle des idéologies et des objectifs historiques. Mais aussi des moyens techniques d'une époque, armes et médias.

Bombes à mèche contre guillotine, détournement d’avion contre occupation, ceintures d'explosifs contre bombardements : chaque fois un terrorisme différent suivant la technique. Au même degré, chaque forme du terrorisme traduit l’opposition des modes de communication. Contre les journaux, le tract, contre la radio ou la télévision le communiqué que l'on oblige les médias à reproduire en prenant des otages et en posant des bombes, contre les télévisions satellitaires, les forums numériques et les réseaux sociaux.
Le terrorisme bouleverse la transmission des idées (par exemple en utilisant l’attentat comme “propagande par le fait”), souvent aussi la transmission des identités (en se présentant comme légitime représentant des patriotes, des opprimés, des vrais musulmans), et il change surtout la façon de transmettre un message politique qui est en même temps une contrainte politique (ainsi, avant de mourir, les kamikazes du Bataclan hurlaient qu'ils faisaient cela pour envoyer un message à Hollande, pour le punir de l'intervention en Syrie). Le tout avec un énorme sens du spectaculaire, tout, à commencer par le choix des cibles, est fait pour obtenir un impact "publicitaire" et rhétorique maximum. Quand on tue des gens qui vont au concert ou au stade ou qui prennent un verre, on fait bien comprendre que l'on tue en rétorsion d'un acte politique (l'action de Hollande) mais aussi contre un mode de vie hédoniste, contre une représentation du monde qui ne fait plus de place aux commandements de Dieu.

Surtout, la transmission des informations par les médias suggère des stratégies d’amplification. Le terroriste met en scène son action en fonction du média qui domine l’époque. Presse à grand tirage, radio que l’on écoute au fond des campagnes, télévision permettant la diffusion mondiale des images d’horreur, ont changé le visage de la terreur, comme aujourd’hui Internet et les réseaux sociaux où chaque sympathisant peut se faire propagandiste.
Ces trois modes de transmission,
des idées (pourquoi nous agisson),
des identités (qui nous sommes, quelle force, sociale, quel peuple opprimé, quelle communauté nous représentons),
des informations (ce que nous voulons, ce qui va vous arriver, le défi que nous vous infligeons),
s’interpénètrent tant que le terrorisme ne saurait être vaincu que sur ces trois fronts.

On peut peut dire, comme Clausewitz de la guerre, que le terrorisme est un caméléon. Il prend tant de formes qu’il semble aussi rebelle à la répression qu’à la définition.

C’est d’abord un mot historiquement daté : il remonte à la Terreur lancée par Robespierre en 1793. Le terme fait son entrée dans les dictionnaires à la fin du XVIIIe siècle pour désigner la propagation de cette Terreur d’État révolutionnaire à toute la France. Il faut quasiment un siècle pour que “terrorisme” prenne sa signification actuelle.

Elle est presque inverse : la violence d’organisations clandestines luttant le plus souvent contre un État, cherchant délibérément à répandre une peur destinée à paralyser l’adversaire, à défier les autorités, à paniquer les populations. Nous dirions aujourd’hui “à créer un climat d’insécurité”. L’idée de ce terrorisme “subversif” est donc liée à sa manifestation la plus visible : l’attentat.

L’usage du mot en ce sens se répand lentement. Il apparait en 1866 pour stigmatiser des violences nationalistes en Irlande. En 1883 pour dénoncer les activités des révolutionnaires en Russie. Mais l’usage est long à s’imposer (il n’est vraiment devenu courant en France qu’aux environs de 1920, nous apprend le Robert historique). Ainsi dès 1892, la France a connu une série d’attentats dont ceux de Ravachol et l’assassinat du président Sadi Carnot. Leurs auteurs parlent de “propagande par le fait”, leurs adversaires de la “secte anarchiste” dont le dessein serait de “détruire la société”. Les “lois scélérates” de 1893-1894 répriment ces violences. Elles incriminent participation intellectuelle, incitation, complicité ou apologie des “menées anarchistes”, mais tout cela sans avoir besoin de la notion de terrorisme.

Or, aujourd’hui, et le mot et la chose sont devenus si usuels, que l’on parle de “guerre au terrorisme” ou de "terrorisme de guerre". On notera au passage que François Hollande a adopté le vocabulaire néo-conservateur qu'employait G.W. Bush en 2001 ( guerre au terrorisme, ils nous haïssent parce que nous représentons la liberté, ils veulent nous détruire, nous les détruirons.

Partant de ce destin d’un mot et des difficultés que suscitent l’évolution et la définition de l’idée, il faut se rappeler comment la notion s’est historiquement constituée. On a vu émerger un modèle moderne du terrorisme, stratégie asymétrique du faible au fort. il
mêle indissolublement actes de destruction visant à perturber les forces adverses et modes de transmission destinés à influencer les esprits.

I. La représentation du terrorisme


Le terrorisme d’État (au sens de recours du pouvoir à une violence si ostensible qu’elle décourage toute velléité d’opposition ou de résistance) est aussi ancien que le pouvoir même. L’assassinat politique ne l’est pas moins, tout comme le sont les conspirations ou les complots, révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. Il en va de même pour la guerre de partisans et toutes les variantes de la guérilla, c’est-à-dire pour l’emploi de la force armée par des combattants sans uniforme, volontaires, ayant des motivations idéologiques, affrontant des armées, des polices, des autorités, qui, elles, considèrent qu’il ne s’agit pas d’une guerre mais de l’activité criminelle de bandes armées. Ni le crime politique en général, ni, en particulier, l’idée de terroriser des populations civiles pour atteindre ses buts politiques ne sont non plus, hélas, des nouveautés. Alors, pourquoi donc le mot de terrorisme n’est-il apparu si nécessaire que depuis un peu plus d'un siècle ?


Légitimité ou criminalité des fins et des moyens ?


La première réponse est que le terroriste est nommé par son adversaire et notamment par la loi qui le réprime. Désigner le révolutionnaire, le révolté, l’indépendantiste, le nationaliste non comme un combattant armé d’une cause, fût-elle illégitime, mais comme un criminel, c’est disqualifier l’idée qu’il défend en la réduisant au moyen qu’elle emprunte. C’est remplacer des mots en “isme” (anarchisme, communisme, irrédentisme, séparatisme, tiers-mondisme, islamisme, altermondialisme, etc.) par un “isme” unique et qui terrorise. Faire admettre ce mot, c’est marquer un point dans la guerre pour la conquête de l’opinion. Et, comme par hasard, cette bataille sémantique commence avec le développement des communications de masse.
Les organisations “terroristes” se présentent plus volontiers comme fraction armée d’un parti ou armée clandestine, comme un groupe de résistance ou de libération, comme des combattants ou guérilleros “urbains”. Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, a fait scandale en Israël en adressant un message de paix aux “partisans” palestiniens sans les traiter de “terroristes”. De fait, il est difficile de négocier avec des gens qu’on qualifie ainsi.

Les cyniques font remarquer que des chefs d’État respectés, dont de Gaulle, Menahem Begin, ou Mandela, furent, en leur temps, considérés comme des chefs terroristes. Les sceptiques concluent que “les terroristes des uns sont les résistants des autres”. Le terrorisme, serait alors la violence de l’autre, un autre qui, souvent, n’a pas les moyens de mener une vraie guerre ou une révolution. À un journaliste qui évoquait les attentats aveugles du Hamas et leurs victimes innocentes, un responsable de ce mouvement, Abdel Aziz Al Ramtisi, ripostait que les bombardements alliés de la Seconde Guerre mondiale n’avaient pas frappé que des militaires. S’ils possédaient des F-16 comme les Américains, ajoutait-il, les Palestiniens se dispenseraient volontiers de se transformer en bombes humaines.



Les mots de l’ennemi

Le mot terrorisme n’est employé que par ses adversaires pour disqualifier une violence illégitime et cruelle. Et, si, exceptionnellement, quelqu’un se reconnaît “terroriste”, c’est toujours pour comparer son terrorisme à un autre plus puissant et pire encore qui le provoquerait et le justifierait.

Or, réduire la question à celle de l’organisation terroriste, et derrière à la cause qu’elle défend, c’est entrer dans ces difficultés sans fin. Dire, par exemple, qu’un attentat n’est pas “terroriste” s’il est exécuté dans un pays où n’existent pas de moyens démocratiques de s’exprimer, ou encore, en cas d’occupation étrangère, est peut-être moralement soutenable. Mais c’est renvoyer un problème technique à un jugement politique ou moral sur l’ennemi du terrorisme.

Peut-on alors identifier des actes terroristes, comme l’attentat de façon à les distinguer des autres formes de violence politique ? Ainsi, on dit souvent du terrorisme qu’il est “aveugle”, ou “lâche”, ou qu’il s’en prend à des “innocents”, voire que ses victimes sont “civiles” ou “non-combattantes”. Est-ce là sa caractéristique ? Un bombardement militaire tuerait des civils “collatéralement” et sans le vouloir et une bombe terroriste principalement et délibérément ? Et une guerre civile ? Frapper au hasard, n’est pas le privilège du terroriste. La définition de la victime innocente n’est pas la même pour tout le monde : un dirigeant du système honni, un fonctionnaire, un patron, un policier, un militant politique, un étranger, un occupant, un incroyant ne sont pas innocents aux yeux de tel ou tel. Ils incarnent, à ses yeux, une violence établie bien pire que la violence qu’il exerce — pense-t-il — en état de légitime défense. En disant cela, il ne s’agit pas de suggérer que placer une bombe sur un marché et tuer d’une balle perdue soient moralement des actes équivalents. Mais simplement que le terrorisme ne se définit pas mieux par les victimes visibles de ses actes que par les principes abstraits qu’il combat.

Plus subtilement, faut-il distinguer l’acte terroriste par le fait qu’il recherche, comme le disait Raymond Aron, un impact psychologique, hors de proportion avec les effets physiques produits et les moyens utilisés ? Variante de la guerre psychologique, le terrorisme se reconnaîtrait alors à ce qu’il terrorise. Dans les guerres nationales ou civiles, on chercherait principalement à écraser les forces matérielles adverses et secondairement à faire peur, le terrorisme cherchant, lui, d’abord, à atteindre les forces morales, souvent pour remplacer des forces militaires ou le soutien des masses dont il ne dispose pas ? Mais où passe la frontière ?

A suivre

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