huyghe.fr - Le site de François-Bernard Huyghe
OK
 Sur Twitter : @huyghefb
 Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie
 Terrorisme
 Affrontements, stratégies et images
 Information, pouvoir et usage : l'infostratégie
 Intelligence économique : du savoir à l'influence
 Pouvoirs et information
 Transmission et communication : la médiologie
 Médiologie au présent
 Médiologie de l'histoire
 Divers
 Textes à télécharger
 Huyghe Infostratégie Sarl
Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Le terrorisme et son message 2
Terrorisme entre faire et dire

Si le terrorisme est un crime — et il l’est — il faut le définir. Certains rêvent d’en faire l’équivalent civil du crime de guerre, pour en faciliter la répression universelle. Mais l’embarras des législateurs reste évident. Le droit français énumère un certain nombre de crimes et ajoute que, pour qu’ils soient qualifiés de terroristes (ce qui a de l’importance pour des questions de compétence juridictionnelle, d’accords internationaux, etc.) il faut qu’ils aient été commis “en relation avec une entreprise individuelle ou collective ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur”. Quant aux définitions aux États-Unis, F.B.I., Département d’État et Département de la Justice n’emploient pas exactement les mêmes termes, mais tous se réfèrent aux notions suivantes :

· il suppose une violence illégitime, ou la menace ;
· il vise des fins politiques ;
· il cherche à produire un état d’esprit, ou un sentiment de peur ;
· il a pour but d’exercer une coercition sur des gouvernements et/ou leur population civile, voire d’influencer une politique ou un “public” ;
. il frappe des non-combattants.


Finalités politiques, contraste avec la violence guerrière ou légitime, coercition, usage de la peur, nature des victimes : on voit bien qu’on tourne toujours autour des mêmes notions, avec le même embarras.



Une stratégie historiquement datée

Le terrorisme ne se résume ni à l’emploi de la violence politique pour éliminer un adversaire, ni à la recherche d’un effet psychologique (la terreur), ni à une méthode “lâche et aveugle” (s’en prendre à des civils, etc.). Il suppose une équation plus longue : violence plus idée, plus organisation, plus propagande, et cette équation n’est constituée que dans des circonstances historiques précises.

S’il faut fixer une date de naissance incontestée, ce sera 1878. L’assassinat du gouverneur de Saint-Pétersbourg par une populiste russe du groupe Narodnaia Volia (La volonté du peuple). Les “narodnystes”, qui, en 1881, réussiront à tuer le tsar Alexandre II, et qu’on appelle souvent improprement “nihilistes”, ont inspiré les Démons de Dostoïevski. Toutes les composantes du terrorisme moderne y sont : la bombe, le pistolet et le manifeste, une idéologie qui justifie l’assassinat des puissants afin de provoquer l’effondrement du Système, une structure clandestine quasi sectaire, et, comme le dit Camus, la volonté de “tuer une idée” en tuant un homme. Les premiers terroristes russes ne s’attaquent qu’aux représentants de l’autocratie, et s’efforcent d’épargner le sang innocent. On cite souvent le cas de Kaliayev : en 1905, au moment de lancer une bombe sur le prince Serge, il préféra y renoncer plutôt que de risquer de tuer les enfants qui accompagnaient sa victime. L’histoire fournira la trame des Justes de Camus.

Leurs successeurs n’ont pas ces délicatesses. Ce sont certains anarchistes de la Belle Époque, partisans de “l’action directe”, puis les terroristes de la seconde vague russe, celle des attentats des sociaux-révolutionnaires du début du XXe siècle. Les bombes sautent bientôt dans les cafés, les théâtres et les trains, tuant des femmes et des enfants. À ce stade, le terrorisme révolutionnaire du tournant du siècle reste encore un prolongement de l’assassinat politique ; ses partisans y voient un préalable à la Révolution universelle qu’ils attendent pour bientôt. Mais ils croient aussi aux vertus de l’action directe : l’attentat radicalise les rapports entre dominants et dominés et doit amener les seconds à passer eux-mêmes à l’acte en se révoltant.

Différents par leurs motivations identitaires, mais aussi plus proches de la guerre ou de la guérilla par leur forme, apparaissent les premiers terrorismes nationaux ou indépendantistes. Ainsi, l’Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne (O.R.I.M), fondée en 1893, lutte contre l’occupation ottomane, tente d’internationaliser le conflit et de radicaliser les relations entre les communautés. Elle enlève des Occidentaux, et suscite des insurrections nationales. En 1903, elle proclame même une très éphémère République de Krouchevo, vite écrasée.

Dans les Balkans, d’autres groupes indépendantistes recourent à la violence clandestine contre des occupants étrangers et les Empires, parfois avec l’aide de soutiens de l’autre côté des frontières. Ainsi, l’organisation “Jeune Bosnie”, responsable de l’attentat de Sarajevo, en 1914, était commanditée par la Serbie. De son côté, l’IRA, prolongement du Sinn Fein, créé en 1902, s’organise sur un modèle d’armée clandestine et se manifeste à visage découvert lors des Pâques sanglantes de Dublin, en 1916.


Récapitulons : anarchisme, indépendantisme, anticolonialisme, attentats aveugles, utilisation de relais idéologiques et des médias pour la propagande, mais aussi liens avec des internationales, des services secrets, des États terroristes : tout a été inventé dès l’époque de la Première Guerre mondiale de ce qui caractérisera le terrorisme jusqu’qu'à nos jours. Il y a des constantes stratégiques et n’est pas par hasard que le terrorisme est contemporain des moyens de communication de masse.

Nous pouvons en retenir quelques caractéristiques. Elles forment la stratégie des trois S :

· Secret : un groupe terroriste qui cesserait d’être clandestin deviendrait une guérilla, une milice, ou une armée.

· Surprise : le terrorisme mène une action discontinue, telle une série d’attentats, et non des opérations militaires régulières, permanentes et prévisibles. Il cherche à plonger l’adversaire dans l’incertitude et dans l’affolement par la menace, soit pour l’affaiblir directement, soit pour le pousser, indirectement et par la provocation, à des actes, qui finalement le desserviront (une répression sans discrimination, par exemple). En ceci, le terrorisme suppose une relation asymétrique du faible au fort : une économie de moyens militaires, financiers, ou humains pour obtenir un maximum d’impact psychologique, etc.

· Signification : l’acte terroriste, au-delà de son résultat tangible, ennemi assassiné, bâtiment détruit, vise à un effet de sens : faire passer un message, d’ailleurs fort complexe : de révolte, d’encouragement, de prédication, de provocation, d’humiliation, selon les cas. Non seulement le terrorisme mène une guerre du sens parce que ses finalités sont idéologiques, mais les moyens qu’il emploie sont des moyens symboliques.

Pour autant, le terrorisme, plus que séculaire, n’a cessé d’évoluer. Ce sont d’abord les thèmes qui le nourrissent et les formes qu’il prend qui se transforment : un terrorisme révolutionnaire, celui des nihilistes et anarchistes du XIXe siècle, puis un terrorisme indépendantiste ou nationaliste, un terrorisme instrumental, souvent international, utilisé comme moyen de pression sur un État, un terrorisme rouge, noir, ou vert, aux couleurs de l’Islam, etc.

Comment l’idée devient-elle terreur ? - s’est-on souvent interrogé. La question est plutôt de savoir comment le terrorisme traduit l’idée. S’il mobilise des moyens en vue d’une fin et des messages en vue d’un effet, cela suppose des méthodes, des vecteurs et des panoplies, des contraintes... Moralement parlant, on a raison de traiter le terrorisme de "lâche" ou de "barbare" mais cela n'avance guère pour le combattre : il faut aussi le penser comme stratégie rationnelle, calcul de moyens de contrainte (y compris quand les moyens en question sont celles de la victime ou du terroriste lui-même qui est souvent prêt à investir son sacrifice pour la réussite de la cause, même s'il n'est pas islamiste et si personne ne lui a promis le paradis).

 Imprimer cette page