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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Qui est innocent aux yeux du terroriste ?
Un des facteurs qui rend le terrorisme si difficile à comprendre donc à combattre est que nous tendons à nous penser comme les victimes "innocentes" d'une violence "gratuite" ou "lâche". Et, bien entendu, le gamin qui va à l'école, le policier qui fait sa tournée ou le jeune couple qui va au concert n'ont commis aucune faute morale ou politique qui justifie leur mort. Les bombes ou les tirs peuvent même frapper aléatoirement des gens qui, du fait de leur âge, leur nationalité, leur religion ou leurs opinions politiques ne sont pas du tout hostiles à la cause du terroriste ou ignorent son existence et ses revendications. Et pourtant ils sont coupables à ses yeux.
Le choix de la victime a toujours été un dilemme pour tout groupe terroriste (par groupe terroriste, nous entendons "qui commet des attentats"). Certains ne s'en prennent qu'à des "coupables" directs soit pour ce qu'ils ont fait (un gros capitaliste, un responsable de la répression, un député qui a voté certaines lois), soit pour leur fonction : ils appartiennent à une police, à une armée ou à une administration responsables de crimes et d'oppression. S'ils n'ont pas les mains tachées de sang, ils obéissent à ceux qui tuent ou qui oppriment. Ou en tirent profit.
L'interprétation de la culpabilité varie énormément. Tel terroriste russe, comme dans la pièce de Camus, les Justes, refuse de lancer une bombe qui pourrait tuer des enfants, tel autre aura moins de scrupules lorsqu'il doit se débarrasser d'un gardien, d'un employé, d'un témoin. Et la notion de complicité d'un système d'occupation ou d'oppression peut vite s'étendre pour englober de tout petit fonctionnaires ou des journalistes et de syndicalistes présumés au service des dominants. Dès la fin du dix-neuvième siècle, des bombes frappaient des cafés, des salles de spectacle ou des trains, simplement parce que ces lieux étaient fréquentés par des bourgeois, ennemis de classe.
Dans d'autres cas, la culpabilité est fondée sur une supposée passivité de la victime : si elle paie ses impôts, si elle ne fait rien pour protester, la voilà réputée complice. Qui n'est pas avec moi... De cette façon, le GIA algérien considérait comme mécréants des villages entiers : s'ils n'avaient pas rejoint les combattants, ils étaient forcément dans le camp gouvernemental et ils méritaient leur châtiment. Un simple passeport vaut crime : si vous êtes une femme israélienne vous pouvez enfanter de futurs soldats de Tsahal, si vous êtes enfant, vous pourriez devenir un oppresseur plus tard.
Dans le cas des attentats de Paris, il est évident que le seul fait de se distraire un vendredi soir dans la capitale de la débauche et de l'iniquité valait sentence de mort.

S'ajoute un second facteur : la présomption de légitime défense. Aussi monstrueux que cela puisse nous paraître, la plupart des terroristes sont convaincus qu'ils ne font que se défendre. Soit ils vengent un préjudice qui leur a été infligé par le camp adverse (la colonisation de leur pays, par exemple). Ils font verser le prix du sang au peuple ennemi. Soit -et ce n'est pas inconciliable- ils ne font que se préserver des plans criminels. Et plus un groupe terroriste est paranoïaque, donc plus ils soupçonne les plans diaboliques du gouvernement, du peuple, du parti ou de la religion adverses, plus il se sent autorisé à frapper. Voire à faire passer en jugement, devant la "justice populaire".
Dans le cas des tueurs de Daesh, le cas est encore plus simple : ils sont politiquement et théologiquement (à supposer qu'il y ait une différence dans leur esprit) de punir ceux qui oppriment leurs frères. Par exemple les Français parce que Hollande fait bombarder la Syrie où règne la justice divine, sans oublier un long contentieux de griefs. Ne sommes nous pas à leurs yeux des Croisés, envahisseurs par excellence.

Évidemment, ces mécanismes victimaires et cet enchaînement de la vengeance /défense ne peuvent aboutir qu'à la montée de la violence décrite par René Girard. L'auto-justification du tueur qui cumule les attributs du juge et du bourreau, du souverain et du soldat fait que nous ne vivons littéralement plus dans le même monde. Ce n'est pas une constatation rassurante - nous ne l'apitoierons pas en clamant notre solidarité, notre innocence, ou la noblesse de nos intentions - mais c'est un rappel nécessaire.

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