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Guerres idéologiques d'État
De la diplomatie publique à la déradicalisation



Le gouvernement français vient d'ouvrir des comptes Facebook et Twitter pour combattre le djihadisme. Le but est de contre-balancer l'influence des recruteurs et propagandistes de Daesh. Pour le moment, il est permis de douter que deux comptes tenus par des fonctionnaires si doués qu'ils soient puissent contrer des milliers tenus par des volontaires parlant à ceux qui leur ressemblent. Surtout, le contenu des comptes "stopdjihadisme" se distingue mal des titres d'un JT ou d'un journal : témoignage d'une repentie de Daesh, crimes de l'État Islamique, photos de Rafale en action, paroles de fermeté de Valls. On reste dans le registre de la dénonciation ( la bonne vielle atrocity propaganda : ce sont des barbares et des assassins) et de la présentation de l'action gouvernementale (nous vaincrons). Ce qui est probablement parfait pour s'adresser à un électeur moyen. Mais à un jeune tenté par le djiahd ?
Au fait, l'idée est-elle si nouvelle ? Quelle différence avec les méthodes de lutte idéologique d'après guerre sinon un changement de support ?

De la diplomatie publique au softpower

Ainsi baptisée en 1965, la "diplomatie publique" a longtemps gardé une connotation anticommuniste : cette stratégie de Guerre froide utilise notamment des radios portant au-delà du rideau de fer (Voice of America, Radio Free Europe...). Sa mission assumée est de montrer le "vrai visage" du monde libre et de rendre sa culture attractive pour la jeunesse de l'est, autant que des réinformer des populations présumées victimes du lavage de cerveau de leurs gouvernements. Une opération de "conquête des cœurs et des esprits" dont on jure alors qu'elle n'a rien à voir avec la propagande.

En somme, la diplomatie publique remplissait les fonctions de la diplomatie classique (défendre les intérêts  d'une puissance par des moyens pacifiques). Mais, elle  ne s'adressait pas aux représentants d'une autre puissance souveraine (des diplomates, un gouvernement..), elle visait les populations. Elle ne passait plus par les canaux d'un dialogue officiel mais par des médias et des réseaux. Elle assumait son rôle idéologique, pour ne pas dire subversif, de répand le doute dans des pays où l'information était contrôlée.

Après la chute du Mur, la diplomatie publique subit une éclipse, faute d'adversaire. Dans le village global, les médias privés, comme CNN, paraissent plus efficaces que les radios payées par le contribuable américains (via l'US Information Agency  active de ) pour répandre visions et valeurs occidentales. D'où le succès, dès  la décennie 90, de la notion floue de Soft Power : l'attractivité des industries culturelles, du mode vie et du modèle politique US est supposée exercer une influence planétaire sur des populations maintenant mieux informées. Il suffirait de laisser jouer la séduction de CNN, Hollywood et Internet.

Le onze septembre ressuscitant le figure de l'ennemi rend toute son actualité à la diplomatie publique. On la dit alors "nouvelle" : la différence est  qu'elle est maintenant supposée s'exercer aussi par l'intermédiaire des ONG "favorables aux droits de l'homme" ou des réseaux sociaux. L'administrations américaine et les membres de l'OTAN lancent vite des campagnes destinées à désarmer l'hostilité, à déradicaliser, à contrer "l'extrémisme violent"-.

Guerre idéologique, le retour

Plus récemment, les milieux stratégiques américains semblent prêter une prodigieuse efficacité à la propagande russe via Rossia Today, Spoutnik ou sur le Net  et des voix s'èlèvent pour réclamer une riposte idéologique face à la "guerre hybride" (une combinaison d'offensives classiques, de guerre de l'information et de soutien à des groupes autonomistes) sous l'égide de Poutine.
Cette stratégie du contre - utilisée contre les jihadistes, contre les russophones, contre les idées  dites "révisionnistes (au sens "qui viseraeint à réviser l'ordre international")  se heurte à des obstacles. 

Le premier relève du contenu : le message de contre-influence est supposé "révéler" la vérité des faits et convaincre les populations touchées de l'excellence de notre système (ou au moins de nos intentions). Or ceci s'adresse précisément à des gens persuadés en tout état de cause que tout ce que disent les autorités est manipulation. Et qui affectent d'un signe positif les valeurs que nous dénonçons.Quand on ne peut s'entendre ni sur les critères du vrai ni sur ceux du bien, il devient difficile de persuader.

S'ajoute la réticence du milieu visé -internautes plutôt jeunes et pas forcément les plus éduqués- habitué au contre-discours des réseaux sociaux et aux théories du complot : ils assimilent tout discours  médiatique classique à de la désinformation, croient au pouvoir de forces cachées et font confiance aux "frères" ou aux égaux qui les appellent au sacrifice au nom de la communauté menacée. Une rhétorique qui vantait aux populations de l'est les charmes de notre liberté ou de notre mode de vie se transpose mal face à des convertis qui, précisément, jugent impures licence et jouissance à l'occidentale et . C'est ici la source du message et son accréditation qui posent problème.

Par ailleurs, les réseaux sociaux imposent une communication "tous vers tous" avec de nouvelles règles. Il s'y livre une compétition pour capter l'attention (visites, "followers", citations, liens, déclinaisons, etc.). L'enjeu est de gagner ce qu'il est convenu d'appeler "e-influence". Éventuellement en trichant : il est facile de se créer de faux partisans en ligne - soit en engageant des "petites mains" qui inonderont de messages pro-gouvernementaux, soit en faisant engendrer de identités fictives par des algorithmes-. . La récente affaire des "trolls du Kremlin" - ces employés chargés toute la journée d'inonder les réseaux de messages pro-russes- a fait grand bruit. Mais l'Union Européenne ne s'est-elle pas dotée elle-même d'une brigade de "e-influenceurs" ?

Enfin la contre-propagande version 2.0 rencontre le problème des médiations humaines : des administrations, armées, ministères des affaires étrangères...., répercutant les "éléments de langage"de leur hiérarchie, se trouvent en concurrence avec des réseaux humains, dont beaucoup spontanés, brouillons, mais efficaces, qui s'approprient le discours jihadiste et le déclinent chacun à leur façon. Sur les réseaux sociaux la vraie question est : qui fait relais, qui fait lien, qui recommande, qui signale ? et qui est le plus rapide pour diffuser ses thèmes ?

Message, média, milieu, médiation, à chaque étape, un obstacle : qu'il s'agisse de désarmer l'hostilité adverses ou de séduire des partisans, les limites de diplomatie publique en révèlent davantage sur ceux qui l'imaginent que sur ceux à qui elle est destinée.

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