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Déchéance et divisions
L'affaire de la déchéance de nationalité a été qualifiée souvent de "symbolique". Elle l'est en effet : elle fait intervenir de grands principes et les fameuses "valeurs" si souvent invoquées. Le symbole qui étymologiquement, signifie "joindre" (référence aux deux pièces complémentaires d'un objet qui permettaient à leurs propriétaires de se reconnaitre en les emboîtant) sert à diviser ; il révèle ce qui fait dissensus. La déchéance est un marqueur idéologique au sein du PS, déchiré entre gardiens des tables et pragmatiques, qui comme Valls se réclament du contexte (le principe de réalité) contre ceux qui "s'égarent" au nom des grandes valeurs (comprenez : ceux qui croient trop au code).
Passons d'abord sur l'efficacité de la mesure, dont chacun convient qu'elle est faible. Outre qu'elle ne risque guère de décourager un kamikaze ou quelqu'un qui se réclame du califat, la déchéance de la nationalité risque aussi de déclencher une course au mistigri. Un Français binational ne pourrait perdre sa nationalité qu'une fois sa condamnation définitive (et sans doute avec la perspective de n'en subir les conséquences pratiques qu'après des années de prison) ; si l'autre Nation est européenne, la situation du condamné resté citoyen européen n'est pas vraiment bouleversée (sauf à présumer qu'il veuille devenir député ou militaire à sa sortie de prison). Et s'il ne l'est pas, il se pourrait que son autre pays lui retire sa propre nationalité avant nous, ou refuse de l'accueillir si nous l'expulsons, peine purgée. Il en aura largement le temps.
Passons aussi sur l'aspect juridique pour lequel nous ne sommes guère compétents. Fallait-il vraiment une révision constitutionnelle pour étendre une mesure qui existe déjà ? Suivant l'article Article 23-7 du code civil (Loi n°93-933 du 22 juillet 1993 - art. 50 JORF 23 juillet 1993, sous Daladier, pas exactement un ancêtre du Front National) : " le Français qui se comporte en fait comme le national d'un pays étranger peut, s'il a la nationalité de ce pays, être déclaré, par décret après avis conforme du Conseil d'Etat, avoir perdu la qualité de Français" On peut d'ailleurs se demander si quelqu'un qui se considère comme soldat du califat et se dit en guerre avec son propre pays ne pourrait rentrer dans la catégorie moyennant modification des termes "pays étranger". Mais laissons cela aux juristes.
Passons aussi sur l'aspect stratégique. Sans être complotiste, on peut supposer que François Hollande, le président qui remonte dans les sondages en cas de guerre ou de massacre, joue la carte de l'unanimité nationale. Compromettre la droite (après les retraits cadeaux dans deux triangulaires contre le Front National) dans la perspective de 2017, démontrer son "ouverture", cela aiderait à dépasser au premier tour un Sarkozy "clivant" pour l'emporter. Une droite frustrée de ses revendications majeures en matière de libéralisme économique et de sécurité, qui ne trouverait plus le président sortant ni si dirigiste ni si angélique aurait moins des raisons de se reporter sur le candidat conservateur le plus "dur". Et qui sait, si l'on pouvait reprendre quelques voix "sécuritaires" aux couches populaires lepénisées....
Restent les enjeux idéologiques qui déchirent particulièrement le PS entre "gauche morale" et "gauche moderne".
Certes, la réforme proposée aurait, suivant les sondages, l'accord de 94% des Français. Le problème étant que les 6% se retrouvent au sein du parti dirigeant, des classes dirigeantes et des prescripteurs d'opinion.
Les arguments contre (de Dray à Devedjian) sont :
- la légitimation ainsi apportée à la parole identitaire en cours de "libération". Reprendre des thèmes connotés Front National, ce serait rééditer le crime de Sarkozy : lever les tabous,normaliser, dédiaboliser (on notera au passage combien le Surmoi s'est dépalcé sur l'échiquier politique)
- le risque de créer "plusieurs catégories de Français" et d'envoyer un mauvais message à nos concitoyens d'origine étrangère : ils seraient "citoyens de seconde zone" au mépris du droit du sol et du principe d'égalité. Cette discrimination potentielle porterait atteinte au "vivre ensemble".
La proposition est condamnable à la fois par l'argument rhétorique qu'elle fournit à l'adversaire et par la distinction qu'elle opère. Pour ses effets psychologiques et pour l'atteinte aux principes intangibles. On notera au passage que la République n'a pas hésité en son temps à retirer la nationalité française à Thomas Paine ou à Anacharsis Cloots (ce dernier avant de le guillotiner), comme aux esclavagistes.
En sens inverse, notamment chez Valls, on invoque la nécessité liée à l'état de guerre, la parole donnée par le président lors de son discours de novembre. Les plus subtils invoquent le fait que les jihadistes se sont déjà exclus d'eux-mêmes de la communauté nationale.
Le dernier argument semble le seul vraiment probant : l'inégalité entre citoyens français existait déjà auparavant du fait que certains avaient deux passeports ; certains pourraient par exemple devenir ministres ou fonctionnaires dans des pays où les mono nationaux ne le pourraient pas. Et nous ne trouvons rien de scandaleux dans l'idée que le souverain puisse frapper d'une peine sinon d'exil ou d'ostracisme comme les Athéniens, du moins d'exclusion de ceux qui se proclament ses ennemis. Mais ceci suppose que les notions de souveraineté et d'hostilité restent des catégories constitutives de la vie politique.
Or c'est justement cette idée d'exclure qui réactive des réflexes idéologiques. La sacralisation de "l'Autre", ou le refus de faire des distinctions fondées sur autre chose que le choix individuel caractérisent une gauche hantée par la peur de se compromettre avec les forces identitaires et de "repli", faisant concours d'altérophilie et de peur de discriminer. Elle adopte une vision purement éthique : l'expansion indéfinie du domaine de l'ouverture et de l'égalité. Corollaire : être progressiste, ce ne serait plus vouloir partager le pouvoir entre citoyens ou changer l'Histoire, mais davantge inclure et mieux défendre des droits universels établis. La lutte des classes est remplacée par l'anathème moral. Ce qui fait du progressiste intransigeant sur les valeurs le frère jumeau de l'intellectuel dit bourgeois d'hier : quelqu'un qui juge souveraienement des affaires du monde du point de vue des idéalités et de l'Universel.
Croire que les affaires du monde se réduisent à la lutte des nostalgiques nauséabonds et des gardiens principes éternels, donne sans doute un grand sentiment de supériorité. Mais condamne à la théâtralisation de l'indignation et de la vigilance, politiquement suicidaire.




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