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Charlie : commémorations et désillusions

En dépit des sondages montrent l'adhésion au "je suis Charlie" de trois Français sur quatre, les foules restent moroses et clairsemées aux cérémonies. Et le ton nostalgique sur lequel nous est redit que le lien social tient bien et que les valeurs rayonnent manqu de conviction.

Que nous étions vertueux, il y a un an ! Que la France était jeune et la République désirable ! Nous réinventions un sacré spontané, un Nous triomphant de la barbarie ; le charlisme était un humanisme post-moderne. Les défilés de la République et des villes de France portaient un message inlassablement repris par des chefs d'État venus nous rendre hommage mais aussi par le plus anonyme des marcheurs interviewés :

L'unité. Résumée dans la formule "je suis..." qui laisse chacun libre de mettre ce qu'il souhaitait derrière : d'où des nuances à la "je suis Spartacus" (ils parlaient en notre nom), "je suis un Berlinois" (je compatis), "nous sommes tous des Juifs allemands" ( et eux des salauds antisémites), ou "nous sommes tous Américains" (ce sont les valeurs occidentales de liberté qu'ils ont voulu frapper). Or l'unanimisme, dont n'était exclu que le Front National, fonctionnait à l'identification victimaire. Le plus petit commun dénominateur - l'horreur du crime - permettait la plus vaste projection collective. Quitte à réduire la République à l'amour de la victime et la vertu à la compassion. Le "je suis" s'est vite transformé en impératif ; il fallait devenir Charlie, sauf à éveiller la suspicion en résistant à la contagion du Bien.
Cette unité avait un double effet d'encouragement.
Nous nous découvrions un peuple debout d'infliger un démenti aux déclinistes, aux communautaristes et autres prophètes de malheur. D'autant que la planète semblait envier notre "vivre ensemble".
Nous étions la fermeté incarnée ; devant notre résolution, les terroristes devaient se mordre les doigts : loin de nous diviser ou de nous terrifier, ils nous raffermissaient autour des valeurs fondamentales. Liberté, Égalité, Fraternité redevenaient modernes, riches et exaltantes.

- Les forces de l'esprit (l'esprit Charlie, bien sûr). Nous nous rassurions affirmant que nous étions dans sa Pentecôte. Soit dit entre parenthèses, il n'est pas tout à fait certain que les chefs d'État parfois fort peu subversifs, les énarques, les évêques, les militaires, etc. qui rendaient hommage au journal satirique aient si bien incarné que cela la "déconne" anarchisante. L'esprit Charlie flottait sur la France et lui inspirait des démonstrations de fraternité, comme l'esprit de Noël incite au retour à la famille et à la gastronomie. D'avoir été martyrisés sanctifiait a posteriori tout ce que représentait Charlie (l'esprit flic ou l'esprit hallal n'auraient pas eu le même succès). Et occultait que c'était au nom d'un autre esprit que l'on tuait.
Corollaire : la lutte contre les forces obscures serait surtout spirituelle. Il fallait tenir bon.

- Le rire. Puisque la cible principale des terroristes était sensée être la dérision et la liberté d'expression (et les clients juifs de l'hyper cacher ?), on se bousculerait désormais pour faire compétition d'insolence. La caricature par nature désacralisante était sacralisée, la révolte recommandée par les plus hautes autorités, le blasphème élevé au rang de droit voire de devoir pour des millions de non-conformistes. Notre audace serait sans limite.

Le refus de l'essentialisme (pas d'amalgame). Avec une inlassable énergie, chacun répétait qu'il ne faisait aucune confusion entre une religion de paix et d'amour d'une part et des crimes inouïs d'autre part. La religion n'avait rien à voir avec cela. Et moins encore l'origine des tueurs. Ou la politique internationale. Mieux valait parler d'intolérance ou de fanatisme pour éviter toute allusion aux finalités stratégiques, idéologiques et théologiques des tueurs. La volonté politique se dissolvait dans une catégorie métaphysique de la Haine.

Le charlisme utilisait le meilleur (la conviction sincère qu'un peuple a besoin de rituels pour réaffirmer ce qui une Nation, ses mythes fondateurs, ses fiertés, ses croyances partagées) mais pour en faire un assez indigeste gloubi-glouba idéologique.

Un an après quel bilan ?

L'unité ? Ceux qui comme Todd ont rappelé qu'elle était surtout blanche, bourgeoise et centre-urbaine en ont vite été pointés du doigt. L'unanimité cathodique reflétait pourtant la conscience heureuse de ceux pour qui la vie n'est pas trop féroce.
Certes, on a connu un effet répétition le 13 novembre. "Ils" s'en prenaient cette fois aux Français parce que Français, aux jeunes parce que jeunes, à la République parce que mère des libertés et au vivre ensemble parce qu'ensemble... Mais les invocations perdent de leur efficace sans des millions de gens défilant. Du coup la tragédie de Charlie se répète dans le registre quasi parodique de "je suis Paris" ou de la "génération Bataclan" : nous allions continuer à boire des bières aux terrasses pour les terrasser. Même pas peur ! Même pas peur, mais nous interdisons les défilés et acceptons des mesures qu'on eut qualifiées de liberticides sous le président précédent. Le cœur y est-il vraiment ? La grande fusion citoyenne à faire pâlir un nord-coréen pourrait bien n'avoir été qu'une arme à un coup.

L'esprit Charlie ? En dépit des thés de la fraternité, des engagements de vigilance et de la sacralisation verbale des valeurs, on peine toujours à comprendre comment son principe peut se manifester aussi bien à travers un concert de Johnny que par la modification de la constitution. L'esprit semble virer moralisme vague et vertu consolatrice. Et toujours se féliciter d'être toujours vivants, toujours pareils peut-il servir de programme politique ? La Nation ne saurait se réduire à l'émotion et à la commémoration.

Le rire ? L'affaire de la couverture de Charlie "Un an après, l'assassin court toujours" montre les limites de la tolérance. Lorsque Charlie accuse sinon un Dieu inexistant (un peu trans-monothéiste avec sa robe biblique, et coiffé d'une triangle plus maçonnique que le turban) du moins la croyance, il provoque le soupçon. Les journalistes survivants qui rappellent que ce sont des idées qui tuent indisposent à la fois ceux qui nous répètent que les jihadistes sont des ennemis de la vraie religion (comme d'autres en leur temps expliquaient que Staline était le pire ennemi du marxisme) et ceux qui crient aux deux poids deux mesures alors que le pape actuel ne recommande guère le bûcher et la croisade. Et qui pense sérieusement que l'auto-censure ait reculé depuis un an et la liberté d'expression progressé ? Nos embarras à distinguer des opinions d'incitations ou de stigmatisations, nos cas de conscience et nos concours d'indignation démontrent le contraire.

Le refus des amalgames. Dès que le rire ne s'en prend plus à des abstractions comme l'intolérance ou l'extrémisme, dès qu'il est question d'un ennemi qui ne se caractériserait pas seulement par un désordre psychique ou une phobie congénitale mais par une volonté, on réalise combine il est difficile d'accepter l'hostilité (ne nous dit-on pas pas que nous sommes "en guerre" ?) sans les discriminer un peu. Car, enfin, si les attentats n'ont rien à voir avec les croyances de ceux qui les perpétuent, ni avec les objectifs dont ils se réclament (punir la France de sa politique et manifester la colère divine), rien avec la géopolitique ou avec l'histoire des idées, avec quoi ont-ils à voir ? La pure haine ou la radicalisation sectaire sont peut-être des concepts très utiles pour les travailleurs sociaux, ils n'aident guère à comprendre un adversaire.

Or la magie n'agit plus face au retour du réel, en l'occurrence devant la multiplication des tueries, et elle ne contribue guère aux nécessités de l'action. D'où le double langage des autorités. D'un côté, elles continuent exploiter l'unanimisme martyrologique, transformant la commémoration à répétition en usine à consentement ; elles répétant sans cesse que ces assassins voulaient s'en prendre à nos valeurs, à notre liberté, à notre jeunesse branchée et cosmopolite, à notre art de vivre ensemble, à notre admirable francité. Preuve a contrario de l'excellence du système.
Mais de l'autre côté, il est trop tentant de poser au chef de guerre, de promettre de la fermeté et de la sécurité et de bénéficier de la montée dans les sondages qui suit mécaniquement tout lâcher de bombes, de légiférer à tout va. Les coups de génie en matière de communication peuvent reposer sur la concordance entre un message et un besoin (de se rassurer, de se rassembler, de projeter du symbolique..), mais pas leur répétition.

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