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Désinformation et mésinformation
Renault, Cologne, Madaya...

Longtemps, monter une opération de désinformation fut une entreprise relativement complexe. Tantôt l'opération était réalisée par un service d'État, souvent un service secret, eéventuellement sous-traitée à une officine travaillant pour une des parties à un conflit dans le but de faire accuser l'autre de crimes imaginaires (voir les guerres du Golfe, la guerre de Yougoslavie, etc.) Et dans ce cas, il fallait de vraies mises en scène, des relais journalistiques ou politiques, de grandes mobilisations de l'opinion, lorsque l'on feignait de découvrir les faits scandaleux. Tantôt aussi l'opération de désinformation répondait à une finalité économique et cela demandait des mises en scène et des relais sûrs, garantissant l'anonymat de l'instigateur, pour accuser une compagnie concurrente de fabriquer des produits dangereux ou de se livrer à des manœuvres immorales. Une désinformation demandait des dispositifs matériels, des mises en scène, des complices avant de prendre de l'ampleur.
Depuis, il est devenu assez évident que la technologie démocratise ces procédés. Il suffit d'un peu d'habileté et d'outils techniques à la disposition de tous pour lancer une accusation ou une rumeur. Mais leurs relais comme les réactions des réseaux et des médias (qui se déterminent mutuellement) interfèrent de façon de plus en plus aléatoire.
Par ailleurs l'obsession contemporaine de la désinformation, nourrie par la méfiance qu'entretient une partie croissante de la population envers les médias "classiques", a déplacé le champ d'affrontement. Il est de plus en plus facile de décrédibiliser la version "adverse", qu'elle soit véridique, totalement fausse, ou reposant sur des éléments douteux ou truqués même s'ils ne changent rien sur le fond, de proposer des explications alternatives (le complotisme y excelle) ou de révéler des manœuvres qualifiées d'extémistes et de manipulatrices. Et toutes sortes d'acteurs, aux motivations les plus diverses, intéressées, idéologiques, mercenaires, etc, peuvent entrer dans la compétition. Y compris vous avec un simple Photoshop et du culot.

Le résultat le plus notable est que la notion de vrai devient de plus en plus floue, à mesure que progressent les moyens théoriques de s'informer et de vérifier et qu'il n'est plus du tout évident qu'un argument mensonger ou une preuve falsifiée soient au service d'une thèse délibérément fausse et inversement, il arrive souvent que la faux soit sinon un moment du vrai, du moins, se mette à son service. Comme si chacun pouvait se fabriquer sa vérité soutenue par force images, témoignages et raisonnements d'une rigueur impressionnante,
Pour illustrer ces notions, il suffit de prendre quelques exemples dans les dernières semaines pour voir combien les frontières de la désinformation et de la mésinformation s'estompent.

Soit l'affaire des moteurs Renault. Le constructeur automobile voit son action plonger en Bourse : il y aurait tricherie sur les tests anti-pollution, ce serait une nouveau scandale à la Volkswagen, dit-on d'abord. Vérification faite, il se révèle que le constructeur français n'a aucunement truqué les test, ni employé (dans le fol espoir de ne jamais être pris sur des millions d'exemplaires en circulation) des logiciels "trompeurs". Simplement certains de ses moteurs dépassent les taux de CO2 autorisés et c'est l'occasion de voir toutes sortes de spécialistes et d'écologistes expliquer combien ces tests sont inadaptés, réalisés dans des conditions artificielles, sans tenir compte de la diversité des modèles, etc.

Soit l'affaire de Cologne. On réalise que la police (comme sans doute les médias allemands décidément pas très curieux) a délibérément passé sous silence des centaines de cas de harcèlement sexuel voire de viol dans la nuit de la Saint-Sylvestre. Apparemment perpétrés par des gens de type arabe ou nord Africain. D'où un effet boîte de Pandore. On découvre des cas similaires se sont produits dans d'autre ville d'Allemagne, voire en Suède avant. La réaction de l'opinion allemande qui semblait si enchantée d'accueillir des réfugiés syriens ou autres quelques jours avant est immédiate : elle commence à regretter son accès de générosité et à demander des mesures de contrôle. Deux des stéréotypes populistes les plus connus semble se vérifier : le comportement prédateur envers les femmes des populations immigrées, et le déni de réalité des autorités et des médias soucieux de ne pas stigmatiser, de ne pas gâcher le vivre ensemble et de ne pas nourrir les fantasmes d'extrême-droite. Du coup deux réactions se dessinent. Sur les réseaux sociaux, le thème de l'aveuglement délibéré des élites "politiquement correctes" aux conséquences de la politique d'accueil des migrants voire la volonté de tromper le peuple. Bref, le déni. Cette thématique est soutenue par des témoignages montrant que c'était encore bien pire et par des photos ; on découvrira que certaines n'ont pas été prisses le 31 décembre. Dans les journaux et sur les plateaux de télévision, en France au moins, se répand un contre-discours qui tend non seulement à mettre en garde contre les amalgames, mais cherche aussi à présenter des versions alternatives : ce seraient des bandes organisées surtout d'Algériens et de Marocains, pas des réfugiés Syriens, tout cela pourrait être délibéré et sans prononcer le mot complot.... Comme si cela allait rassurer la population. Pendant que se multiplient les affaires de documents contestés comme les photos de viols prises place Tahrir en 2011 et présentées comme des témoignages sur la nuit de Cologne.

Soit la Joconde syrienne. La photo d'une merveilleuse petite fille sensée vivre dans la ville martyre de Madaya assiégée par les forces de Bachar émeut la Toile. On la voit d'abord regardant la caméra avec d'incroyables yeux bleus, puis on découvre son pauvre petit visage ravagé par la malnutrition. Pas de chance, les vrais parents de la vraie petite fille (qui vit près de Tyr et n'est nullement en train de mourir de faim) réagissent : la gamine vit heureuse et n'est nullement victime de Bachar, Quant à la photo bouleversante du visage émacié, elle est plus ancienne et aurait pu être prise dans la région de Goutha. Peut-être par volonté délibérée de provoquer un sentiment de compassion et de mobiliser l'opinion occidentale sur le martyre de la ville assiégée, il y a eu trucage.

Dans les trois cas, on peut tenter d'établir un noyau dur de réalité sur lequel s'accorderaient les gens de bonne foi :
- Renault n'a pas triché mais ses moteurs ne sont pas conformes à des normes, par ailleurs peut-être contestables
- Il y a bien de nombreux cas d'attaques sexuelles en groupe en Allemagne Il y a bien eu silence des autorités.
- Il y a bien une famine à Madaya (ce qui s'explique par le fait que cette ville assiégée à recueilli des populations voisines en fuite).

Sur ce socle du vraisemblable, prolifèrent les versions alternatives, des opérations idéologiques de réinterprétation de la réalité , des documents présentés comme probants mais qui sont ou carrément faux ou décontextualisés (une photo de x prise au moment Y réutilisée pour démontrer un fait supposé z en d'autres temps et d'autres lieux), des tentatives de rationalisation qui frisent le complotisme... Tout en favorisant l'accusation "en abyme" de désinformation. Suivant le point de vue où vous vous placez, vous pouvez lancer cette accusationcontre des concurrents éventuels de Renault ou contre les autorités qui cherchent à nous rassurer à tout prix, contre les politiquement corrects ou contre la fachosphère populiste, contre les réseaux qui répandent de l' "atrocity propaganda contre le régime syrien et occultent la responsabilité des jihadistes.... Dans tous les cas, il est difficile de distinguer ce qui est délibéré de ce qui ressort à l'aveuglement idéologique ou au goût du sensationnel qui empêche les vérifications les plus élémentaires, plus le processus d'établissement du vrai se complique. Nous sommes passés de la désinformation rare et sophistiquée à la mésinformation généralisée et démocratisée


Voir Désinformation. Les armes du faux

 http://www.armand-colin.com/la-desinformation-les-armes-du-faux-9782200601362
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