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Rumeurs, complots & co.
Cherche réel désespérément

La rumeur a souvent été décrite comme "le plus vieux média du monde". Tandis que le discours officiel se diffuse du sommet vers la base et avec lui,  la parole autorisée des experts ou des médias, souvent, se propage en réaction, horizontalement un récit de bouche à oreille (aujourd'hui  de clavier à écran). Il porte sur des thèmes récurrents - sexualité inavouée, périls cachés, ressorts du pouvoir, manœuvres des riches et des puissants-. La rumeur n'est pas forcément mensongère, mais elle concurrence la "vérité" qui circule par les canaux reconnus et conteste son système d'accréditation ; la rumeur tend à démontrer qu'"ils" nous cachent tout, mais qu'heureusement on connaît quelqu'un qui connaît quelqu'un qui a été témoin et qui sait que...

La théorie du complot, disons le conspirationnisme, peut s'appuyer sur la rumeur, ne serait-ce que comme vecteur, mais elle vise à bien davantage qu'à révéler/inventer un événement choquant ou excitant : elle explique le monde, ou du moins le malheur du monde, par l'action de gens intelligents, puissamment organisés, habiles à se camoufler et à répandre les illusions (les fausses explications qui abusent les médias par exemple). Partant de bases saines - douter, critiquer l'opinion commune, chercher une rationalité qui n'est pas apparente - les conspirationnistes aboutissent à une double conclusion erronée :

.1) Tout est faux : le "discours officiel", dont les plus subtils distinguent bien les contradictions, ne sert qu'à dissimuler les rapports de pouvoir.

2) Tout est cohérent : il n'y a pas de hasard ni de contradictions entre forces et intérêts, il y a des coupables qui poursuivent leur plan, cause unique du malheur du monde.

 Le conspirationniste passe facilement du flou logique ou épistémologique (le très hypothétique projet des x présenté comme cause unique de a, b, c, d...) à l'idéologique (tous nos malheurs viennent des ambitions des minorités actives qu'il faut combattre). Il se rassure d'avoir décelé des responsabilités - riches, ennemis du peuple, sociétés secrètes, minorités -, là où le commun des mortels ne distingue que chaos, contradictions et aléas. Pour lui, la vérité est ailleurs, l'illusion partout : le complotiste est celui qui prend la réalité pour les désirs de son adversaire. Loin d'être illogique, il souffre de trouver de la cohérence là où il y a en réalité du hasard et de la contradiction.

Du doute logique à la culpabilité politique

La faute intellectuelle des conspirationnistes n'est pas de croire qu'il y a des complots : il existe vraiment des services secrets, des intérêts occultes ou des groupes idéologiques qui cherchent à s'emparer du pouvoir en manipulant autrui ; son erreur  est de croire qu'ils réussissent absolument et partout, tout en maintenant, ce qui semble contradictoire, qu'il est possible de déceler avec un peu de vigilance une gigantesque  opération pourtant si bien dissimulée.
Or ce double phénomène - croire des explications douteuses ou fausses, croire que tout ce qui apparaît est douteux et falsifié- prend un poids particulier dans  nos sociétés dites de l'information.

Celles-ci reposent sur deux présupposés. L'un, démocratique et remontant aux Lumières, est que, suivant le mot de Condorcet "Plus un peuple est éclairé, plus ses suffrages sont difficiles à surprendre" (ce qui implique a contrario qu'un peuple désinformé ou abusé puisse l'être). L'autre est technologique et date des années Internet : puisque l'information sera partout disponible, qu'elle ne pourra plus être censurée et que chaque citoyen deviendra émetteur à son tour, la vérité progressera, ou du moins le débat.
 De fait, le conspirationnisme remet en cause ces postulats. 

Par son ampleur d'abord. On pouvait rire des maniaques persuadés qu'Elvis est vivant, que extra-terrestres se dissimulent parmi nous ou que personne n'a été sur la lune. Avec le phénomène de doute sur le onze septembre, attitude majoritaire dans certains pays, ou encore la conviction qui s'est immédiatement répandue (et à touché près de 17% de la population de notre pays, surtout jeune) que tout était truqué lors des attentats contre Charlie ou l'hyper cacher, naît un problème politique majeur. Et la France, si fière d'être la partie de Voltaire, est aussi une société de défiance où les contre-accusations et les contre-explications concurrencent fortement le discours du "cercle de la raison", celui des élites.

Ce problème est aggravé parce que le conspirationnisme bouscule nos catégories traditionnelles. Est-il de droite ? Sont réactionnaires, en tout cas, ceux qui pensent qu'un ordre naturel ou équilibré à été perverti par une minorité, éventuellement ethnique ou religieuse, par des sociétés de pensé ou par des entités floues comme "l'esprit de 68". Est-il de gauche ? Se veulent révolutionnaires ou anti-systèmes, ceux qui dénoncent les dominants, leurs objectifs cachés, leurs manipulations et marionnettes, leurs mensonges, les médias et leur idéologie. Le conspirationnisme est surtout une arme qui sape deux des fondements du pouvoir politique : l'attention des citoyens (et le principe "gouverner c'est paraître" : on n'écoute plus les politiques puisqu'ils ne sont que des fantoches) et la confiance, à commencer par la confiance en l'établissement des faits bruts.

Réseaux et croyances 2.0

Quant à la technologie, sous sa forme 2.0, elle permet à chacun de faire connaître son point de vue, même délirant, ou de produire des photos et documents truqués comme d'en contester d'authentiques. Surtout, elle offre des atouts aux théories alternatives : la vitesse de propagation virale, une forte résilience (difficile d'interrompre ou de censurer les réseaux), la formation de communautés qui renforcent leurs convictions à force de discuter d'après les mêmes postulats. C'est par excellence le lieu de ce qu'il est convenu d'appeler biais de confirmation : plus on recherche des preuves d'une hypothèse préalable en compagnie de gens qui la partagent et vouent toute leur ingéniosité à la démontrer, plus on en trouve. Les réseaux sociaux font aussi "bulle" cognitive, en ce sens qu'ils aident à s'isoler des sources d'information du commun des mortels.

Face au conspirationnistes, les autorités semblent peiner à trouver la riposte. Souvent, elles se placent sur le plan rhétorique ; "conspirationnisme" devient un concept attrape-tout pour disqualifier non seulement les francs paranoïaques qui croient que nous sommes dirigés par les Illuminati, mais aussi des pensées critiques. Or Chomsky ne dit pas exactement la même chose que Dieudonné et croire aux pouvoirs de l'oligarchie n'est pareil que de traquer les soucoupes volantes. On finit par mêler allègrement conspirationnisme, désinformation voire populisme (au sens où les mouvements protestant contre les élites sont disqualifiés comme "cherchant des boucs émissaires"), ce qui finit par confirmer leur anxiété (les élites essaient d'imposer une version officielle). Sans compter qu'à traquer les conspirationnistes, on finit souvent soi-même par attribuer de singuliers pouvoirs à la fachosphère ou aux services de Poutine. La conviction des conspirationnistes est souvent proportionnelle à l'hostilité  qu'on leur manifeste, preuve pour eux que les comploteurs veulent étouffer la vérité. La machine à mécroire est ainsi amorcée.

Les ripostes "techniques" contre le conspirationnisme ne sont guère plus convaincantes : l'interdiction renforce la conviction. Quant à la réfutation par le contre-discours, comme celui du compte "anti-rumeurs" de l'Élysée ou des fonctionnaires de l'Union Européenne sensés contrer le supposé  conspirationnisme pro-russe, leurs résultats sont modestes.

En revanche, les initiatives venues de la base celles des vérificateurs spontanés et autres décrypteurs, ceux qui déconstruisent en quelque sorte au second degré les déconstructeurs voire les ridiculisent, semblent plus efficaces. Moitié parce qu'il semble aussi stimulant de démonter une théorie de la conspiration que d'en forger, moitié parce qu'il existe des outils techniques de plus en plus performants pour dater une photo, trouver une source primaire, confronter des témoignages, etc, une sorte de défense immunitaire se développe spontanément sur les réseaux sociaux. Si bien que nous assistons à une invraisemblable démocratisation de l'interprétation et de la contre-interprétation où chacun peut s'affronter pour dire le réel.
Le conspirationnisme traduit un scepticisme de masses poussé jusqu'au refus de vivre dans le même monde mental que les voisins, ou que les supposés dominants. Cela témoigne d'étranges ruptures sociologiques et culturelles, peuples/élites : il y a dissensus sur les faits les plus publics, dans un monde où nous sommes sensés partager les mêmes valeurs et admettre les mêmes limites aux utopies (il n'y aurait pas d'alternatives économiques, écologiques, politiques...). Quand le discours dominant suscite la méfiance à ce degré, il ne lui reste plus qu'à se justifier par ses ennemis.

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