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Désinformation, complotisme, résistance...
Interview par Pascal Boniface sur son blog





PB La désinformation n’est pas un phénomène nouveau. Prend-elle plus d’importance et de nouvelles formes aujourd’hui ?



FB Huyghe On pratique la diffamation, la ruse, l'intoxication, la manipulation, etc. depuis au moins l'Antiquité (en tout cas, on écrit là-dessus depuis vingt-cinq siècles). En revanche, la désinformation apparaît dans les dictionnaires soviétiques et pas avant les années 50. En tant que stratégie visant à “fabriquer” de faux événements - généralement des crimes ou complots attribués à l'autre camp comme : fabriquer le virus du Sida dans un laboratoire secret- et comme façon de répandre la fausse nouvelle par les mass-médias, comme si cela venait de source neutre, c'est typiquement une arme de Guerre froide et souvent un travail de services secrets.

Mais après la chut du Mur, et à l'ère des télévisions par satellite, les États-Unis ou le camp occidental, utilisant parfois des sociétés privées d'influence, ont montré leur capacité à diaboliser les Saddam Hussein, les Ceaucescu, les Milosevic et autres avec de véritables mises en scène de Grand Guignol. S'ajoute depuis au moins les années 90 une désinformation à but économique avec de fausses révélations sur les dangers d'un produit, de faux mouvements de protestation “sociétale” (astroturfing), de faux messages, etc. pour déstabiliser des concurrents.

Internet et surtout les réseaux sociaux “démocratisent” la désinformation. Chacun peut fabriquer de pseudo messages ou de pseudo images et les injecter sur la Toile. Surtout, les réseaux sociaux permettent de rassembler des communautés de conviction (ou de préjugés) qui partagent, argumentent et embellissent le faux. Du coup dès qu'un sujet devient très sensible (guerre, débat “de société”, thème clivant) vous êtes certains de trouver en ligne des versions alternatives de la réalité, avec “preuves”, souvent en images, démontrant des mensonges des médias classiques ou des autorités. Puis décryptage des falsifications ou erreurs des précédents et ainsi de suite en “mille-feuilles”.



PB Sous couvert de dénonciation du « complotisme », vous estimez que parfois on essaie d’empêcher une lecture critique du pouvoir. Pouvez-vous développer ?



FBH J'ai écrit depuis des années sur les mécanismes des théories du complot : découvrir partout force coïncidences troublantes, tout expliquer par les intérêts d'un groupe tout-puissant, hyper–rationnaliser ce qui ressort au hasard et aux forces contradictoires, tout ramener à un pouvoir conscient et diabolique, etc. Donc pas question de défendre les mabouls qui croient que les extra-terrestres ou les Illuminati nous dirigent ou ceux qui réduisent l'Histoire du monde à l'action occulte d'un petit peuple ou d'un gros service secret. Mais à force de galvauder la dénoncation du complotisme et à utiliser le terme pour imposer le silence à un contradicteur, on court deux risques :

- l'anti-intellectualisme d'amalgame qui aboutit à qualifier Bourdieu, Chomsky ou d'autres de “complotistes” : réduire toute théorie portant sur'les effets de la structure à une paranoïa, ce qui dispense d'une vraie critique de la critique.

- l'effet boomerang : à trop dénoncer les complotistes comme des comploteurs qui tromperaient les naïfs, surtout les jeunes, par des mensonges et des techniques, bref, à les juger sur des intentions supposées, on finit par donner l'impression qu'il y a une vérité officielle des dominants. Si nous devions être obligés de choisir entre “Ça n'a rien à voir ; qu'allez-vous imaginer ? Il n'y a pas d'alternative à la vision réaliste et pragmatique des élites” et “On vous ment, c'est de la faute de ….”, ce serait déprimant. Par ailleurs, il faudrait quand même s'interroger sur les causes de ce scepticisme de masse qui fait que des millions de gens sont prêts à tout croire sauf ce que leur disent les médias “classiques”, la classe politique et les experts.

Il ne s'agit pas d'être “centriste” en disant quelque chose comme “il faut croire généralement le gouvernement et les médias mais regarder de temps en temps les idées alternatives”) ; il faut maintenir une nette séparation entre le droit à la contestation ou à la lecture critique et, d'autre part, l'attitude des complotistes ; ils réduisent tous les faits, décrétés suspects ou symptomatiques, à un autre fait, carrément impossible celui-là : une intelligence supérieure planifie tout et trompe tout le monde (sauf le complotiste qui a relevé les indices surabondants). C'est donner trop de signification au chaos du rél.. Leur croyance en ce fait explique-tout est stupide, la confrontation des théories sur l'interprétation du réel est indispensable.



PB Face à la désinformation, le citoyen est-il mieux armé aujourd’hui qu’auparavant ?



Fb Si un citoyen exemplaire veut faire l'effort d'apprendre la méthodologie pour remonter aux sources primaires d'une information, évaluer les réseaux par lesquels elle passe, comprendre quelle intention notamment idéologique guide ses propagateurs… Si ce citoyen apprend à maîtriser des outils techniques, comme des logiciels qui aident à trouver l'origine ou la date d'une image, s'il compare à d'autres sources dans d'autres langues ou d'autres pays… S'il est assez honnête pour admettre qu'il y a des faits qui contredisent ses préjugés ou qu'il peut y avoir mensonge des deux côtés. S'il est assez malin pour profiter des sites de décryptage et d'analyse, mais en même temps pour comprendre qu'il existe de la “métapropagande” (le fait de dire que tout ce que dit l'autre est propagande et désinformation) et que renvoyer à un chiffre ou à une source “officiels” n'est pas prouver. Si… Nous pourrons lui dire comme dans le poème de Kipling “tu seras un homme mon fils”. Dans tous les cas ce citoyen vertueux aura eu du temps et du courage. D'où un paradoxe : plus l'information est surabondante et gratuite (notamment en ligne où l'on peut recueillir tous les points de vue et toutes les versions), plus il en coûte de s'informer, sinon en argent, au moins en termes d'efforts et d'auto-discipline.


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