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Information, pouvoir et usage : l'infostratégie > Pouvoirs et information
Intoxication
De la croyance comme poison

Intoxiquer c'est administrer un produit qui empoisonne, celui qui affaiblit au lieu de guérir. Intoxiquer par de l'information, c'est mettre dans la tête de l'autre une représentation nocive, lui instiller la conviction d'un fait passé (X a commis telle faute ou tel crime), présent (Y a les moyens de faire ceci ou cela) ou futur (Z se prépare à réaliser tel plan) de façon à l'affaiblir militairement, politiquement, économiquement, moralement, etc. Au total ses défenses s'en trouveront dégradées comme se dégrade la santé de celui qui subit une intoxication physique.
Le résultat que recherche l'intoxication est une réaction de l'adversaire, mais une réaction contre-productive ; ainsi la victime ne fait pas ce qu'elle aurait dû faire si elle avait correctement évalué la situation ou les intentions des acteurs. Par exemple, elle effectue une manœuvre catastrophique, croyant agir très intelligemment (la plupart des stratagèmes reposent sur le même principe : pousser l'autre à la faute, lancer vers le piège). Ou encore la "victime" (qui peut être un gouvernement, une armée, un service secret ou une grande entreprise) disperse une énergie considérable, perd du temps où fait des dépenses disproportionnées en vain, égarée par des chimères . Elle doit se défendre contre des accusations qui lui font perde sa réputation ou ses partisans. Autre possibilité : elle soupçonne injustement un allié, elle doute de la fiabilité d'une institution ou d'une personne et cette méfiance provoque des divisions dangereuses.
Dans tous les cas, il a fallu concevoir ce piège (pensée stratégique) et le fabriquer (action technique) pour diffuser cette pseudo-réalité. La guerre de l'information est une constante des affrontements humains qui repose sur quatre piliers - acquérir l'information utile (renseignement p.e.), protéger l'information sensible (art du secret), diffuser l'information qui vous renforce (propagande, influence positive, storytelling,...) et enfin lancer l'information qui affaiblit l'autre - et, incontestablement, l'intoxication fait partie de la quatrième catégorie : l'usage offensif et presque obligatoirement indirect de l'information nuisible ou perturbatrice.
Le denier ouvrage de Christian Harbulot ( Éditions Lemieux) s'intitule très justement "Fabricants d'intox", puisqu'il s'agit d'une activité quasi industrielle. De notre côté, nous avons parlé de "Désinformation Les armes du faux". Entre l'intoxication qui vise plutôt les dirigeants et la désinformation qui s'adresse plutôt au public en général et inclut un effet de stigmatisation, de soupçon, dérision, etc. via l'opinion, la nuance est parfois mince. Ce qui compte est le constat général sur lequel nous nous accordons : des sociétés où il y a à la fois -en théorie au moins- liberté d'expression, pluralisme médiatique, outils de documentation et de vérification hyper sophistiqués, bases de documentation très accessibles, ces sociétés sécurisées et transparentes sont menacées par la prolifération de l'information délibérément déstabilisatrice.
Parmi les facteurs qui expliquent ce paradoxe, il y a tout simplement la multiplicité des acteurs "intelligents" qui exploitent une hyper-sensibilité des organisations et des systèmes d'autorité aux attaques informationnelles. Diabolisation de l'ennemi géopolitique dans les guerres "humanitaires" et "destinées à répandre la démocratie" qui ont suivi la chute du Mur, multiples campagnes d'opinion contre des entreprises soupçonnées de tromperie, de fautes politique..., accusations par des associations citoyennes contre des groupes internationaux, déstabilisation idéologique..., tout cela se pratique beaucoup plus facilement avec de nouveaux médias en particulier les réseaux sociaux et à travers de nouvelles médiations, celles des mobilisations autour de thèmes moraux, écologiques... À l'effet production succède l'effet diffusion : reprise, amplification, commentaire, mobilisation par écrans interposés, appropriation des thèmes par des communautés, mobilisations à distance, y compris sous la forme "molle" du slacktivisme (qui consiste à fair de l'activisme d'un seul clic)... : tout cela peut amplifier l'effet du faux volontaire en le répandant par d'autres voies que les médias classiques (ces derniers tendent d'ailleurs à se nourrir de "ce qui fait le buzz" sur le Web 2.0.
Mais pas de poison sans organisme réceptif. Pas d'intoxication informationnelle sans prédisposition à croire certaines "histoires", sans vulnérabilités souvent idéologiques. Suivant les époques, la conviction de fond que les impérialistes utilisent des armes secrètes ou que le monde se divise en démocraties ouvertes et dictatures archaïques, que les multinationales empoisonnent le planète ou que les musulmans sont partout persécutés incite à croire ou pas certaines accusations. À cela s'ajoute un facteur plus nouveau : la crise de crédibilité des médias "classiques" de masses. Le scepticisme, l'ironie, la tendance à rechercher des intérêts cachés et à remettre en cause tout discours officiel ou "dominant", l'envie de rechercher une cohérence stratégique entre des faits présentés comme fruits du hasard ou de la méchanceté humaine : tous ces traits que l'on attribuait aux intellectuels critiques il y a trente ans se sont incroyablement démocratisés. Ce n'est pas forcément une bonne nouvelle dans la mesure ou les explications de substitution de type théories paranoïaques ou complotiste ne valent souvent pas mieux que la doxa qu'ils contestent. Mais c'est aussi le signe d'une rupture culturelle -masses contre élites- au moins aussi importante que la rupture technologique - intoxication via les mass médias versus prolifération des versions concurrentes du réel sur les réseaux sociaux-.

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