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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Dar al islam, quand la terreur nous parle

Difficile d'être plus explicite que le dernier numéro de Dar al Islam, le n°9 de la revue francophone de Daesh, commémorant notamment les attentats de Bruxelles et écrit dans un français qui n'est pas exactement celui des racailles de banlieue parties en Syrie.
Comme on disait dans les années 70, d'où parles-tu ? De ce point de vue, l'affaire est claire : d'un État qui se veut territorialisé et souverain, en guerre avec les mécréants qui, à ses yeux, l'ont attaqué les premiers. Et cet État, il le dit lui-même, est à la conquête du monde
Selon l'éditorial : " L’État Islamique n’est pas une organisation terroriste. C’est un État. Avec tout ce que cela implique de capacités, de moyens et d’effectifs. Ce que l’État Islamique prend en butin à ses ennemis, au cours d’une petite bataille, suffit à financer des dizaines d’attaques comme celles de Paris et Bruxelles. Et vous étiez prévenus !
Nous l’évoquions même dans le dernier DAR AL ISLAM mais c’est bien typique de l’arrogance occidentale. Vous préférez demander à des spécialistes autoproclamés ce que veulent les « barbares" plutôt que de les écouter directement. Pourtant, l’État Islamique parle votre langue et si ses mots ne vous atteignent pas, soyez certains que ses balles ne vous manqueront pas.
"
Donc l'État islamique nous parle et que nous dit-il ? Qu'il est doctrinalement légitime. Que ceux qui disent que cela "n'a rien à voir" avec le Coran sont des ignorants, des ruwaybiḍah, des idiots qui ne connaissent rien en fait de religion. Et la revue de retracer de longs parallèles, dans un style typiquement salafiste, avec les premières conquêtes de l'Islam, avec le calife abou Bakr, qui s'en était pris aux Perses, etc... L'argumentation théologique vise à démontrer que les "abrutis" (un terme qui revient souvent) comme les apostats d'al Nosrah qui doutent de la prochaine victoire et de la nécessité d'établir le califat trahissent la vraie religion. Le discours est absolument triomphaliste (au moment où beaucoup diagnostiquent un recul de l'État islamique sur le terrain), ses médias célèbrent les prochaines conquêtes de Téhéran, de Jerusalem ou de Rome, une fi absolue garantissant une victoire totale. Et, fidèle à lui-même, l'État islamique repousse toute idée de front ou d'alliance : al Nosrah ou tous les autres mouvements de la rébellion syrienne sont dans l'apostasie la plus complète. C'est ce qui s'appelle une ligne idéologique maximaliste : un plan de conversion ou de soumission planétaire que ne rebute ni la considération di rapport de forces, ni le fait qu'il n'est pas très sage de se faire plusieurs milliards d'ennemis (tous les non salafistes non jihadistes de la Terre). Le succès de Daesh tient sans doute à une équation : un discours utopiste délirant, un argumentaire d'autorité, des fantasmes hollywoodiens (très sensibles dans les illustrations hyper-stylisées de guerriers dignes de jeux vidéos) et un très grand sens pratique. Les récits d'itinéraires de jihadistes (comment voyager, comment se cacher, etc.) ou les conseils informatiques pour ne pas être tracé ou correspondre anonymement, complètent la mystique de l'engagement par des recettes immédiatement applicables par l'apprenti jihadiste.
L'État islamique est dans une logique de la fascination et de l'humiliation et rien ne peut davantage lui plaire que de le voir reconnu par des adversaires tétanisés par sa combativité, l'abnégation de ses partisans et leur fusion en une machine de guerre collective. Dar al Islam a une rubrique "dans les mots de l'ennemi". Cette fois, c'est l'anthropologue Scott Atran qui est longuement cité : les jihadistes apprécient sa vision quasi vitaliste du combat entre jihadistes et le reste du monde ou l'honnêteté avec laquelle il reconnaît notre incapacité culturelle à lutter avec la guerre des valeurs que mène Daesh, ou même à comprendre que des gens puissent adopter un système de valeurs aussi opposé au nôtre et rester insensibles à notre prétendue contre-influence médiatique. L'idée même de la rubrique est assez étonnante : publier des gens qu'ils considèrent comme des mécréants - un spécialiste du contre-terrorisme, un écrivain français, etc. - et les publier non pas pour les ridiculiser ou les maudire, mais pour démontrer que les plus lucides des "ennemis" ne sont pas dupes. Ils n'adhèrent pas au discours officiel qui criminalise, psychiatrise ou sociologise (comprenez victimise) le discours jihadiste : ils reconnaissent au contraire la force d'attraction de Daesh et sa dimension géopolitique.
L'État islamique est toujours dans le registre de l'exaltation illimitée et de l'horreur sublimée. Ce sont sans doute les gens les plus haïssables de la planète, mais il faut leur reconnaître cette supériorité sur nous de ne rechercher aucune forme de consolation, ni de refus du tragique. C'est probablement plus inquiétant.

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