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Le terrorisme après l'État islamique
1 Constantes



Le terrorisme est il entré dans une nouvelle ère avec l'État islamique ? De la même façon que le passage entre le terrorisme nihiliste ou anarchiste XIX° et XX° siècle (assassinats de chefs d'État, pistolet et dynamite...), et, d'autre part, le terrorisme séparatiste (IRA, ETA) ou anticolonialiste, celui qui lutte contre un "occupant" avec des moyens qui peuvent devenir ceux d'une guerre de partisan, d'une révolution, avec une façade politique, etc. ? Ou que le passage du terrorisme "années de plomb" d'extrême-gauche et anti-impérialiste au jihad des années 90 qui allait culminer le onze septembre ?

Avant de répondre, il faut rappeler que "le" terrorisme n'existe pas mais qu'il existe une méthode terroriste (globalement : clandestinité, attentats et volonté de toucher des cibles symboliques pour un impact politique / rhétorique). Ceci avec d'énormes variations : ce n'est pas la même chose d'assassiner un archiduc ou de faire exploser un avion. Ni de vouloir la sécession d'une province ou l'instauration d'un monde parfait débarrassé de tous les États. La méthode peut servir au service de causes opposées. Elle peut, par ailleurs, être mélangée, "hybridée" avec d'autres stratégies comme la représentation politique, la guérilla, etc.

Tout dépend évidemment du point de vue porté sur l'action ;

Pour la plupart de ceux qui en traitent, le terrorisme est une variété particulièrement odieuse du crime. On rappelle qu’il s’en prend à des victimes innocentes par nature (femmes, enfants, civils) ou qui ne sont pas sur la défensive (rentrant chez eux par exemple), et qu'il agit par traîtrise (les agresseurs se cachent, ne portent pas d’uniformes…). Ou, comme dans le cas de l'État islamique, on rappelle qu'il pratique escalade dans la spectacularité des supplices (exécution de justes sentences à ses yeux). Mais que Daesh terrorise avec une cruauté jusque là inconnue ne dispense pas de comprendre son usage spécifique du terrorisme parmi d'autres moyens.
 
Seconde perspective : la guerre du pauvre. Qui n'a pas de bombardiers pose des bombes. Le terrorisme serait bien une guerre au sens classique : action armée menée par des collectivités affirmant la légitimité de leur violence et cherchant à faire céder la volonté d'une entité politique. Mais faute –provisoirement peut-être - d’armes, de territoire où exercer une souveraineté ou encore de statut juridique, un groupe recourt à des moyens du faible, ceux que son adversaire, le fort, possède par définition et abondamment. Dans ce cas, il faut penser en termes d'efficacité stratégique.
 
Troisième interprétation : la « propagande par le fait ». Agir et proclamer se confondent. Quand la force du verbe ne suffit pas, là où le terroriste pense ne pas avoir des moyens de protester et de persuader les foules , il emploie la balle ou la bombe comme message. Son contenu est d’ailleurs plus complexe que ne le laisse penser l’expression "répandre la terreur" ou l'idée de "revendiquer". Ce message peut s’exprimer dans un communiqué qui en constitue le sous-titre ou qu’il soit implicite, dans le choix même de la victime. Il est à plusieurs niveaux de lecture : la signature de l’auteur de l’attentat, qui il représente (le Prolétariat, le Peuple occupé, l'Oumma, tous les opprimés), qui il combat et quels sont ses griefs, ses exigences et son programme, l’annonce d’autres attentats et de victoires futures… Sans oublier la très importante composante qu’est l'humiliation symbolique de l'adversaire, frappé, affaibli et démasqué tout à la fois

Criminel pour ceux qui le subissent, mais stratégique, légitime et défensif du point de vue de ceux qui l'emploient, le phénomène terroriste prospère à la frontière des passions hostiles et des calculs froids, de la force et de l'idéologie. C'est une activité ambivalente entre faire et dire et il faudrait un néologisme du type "proclamaction" pour en résumer l'ambivalence : tuer pour faire convaincre, mettre en scène pour désarmer. Et le tout au nom d'une représentation du monde partagée souvent au début par une poignée d'hommes, mais qui peut devenir aussi contagieuse que la terreur que le terrorisme est sensé produire. Autrement dit, si le terrorisme est un moyen, pas une fin et moins encore une entité à laquelle on pourrait déclarer la guerre,


Toute organisation terroriste doit répondre à des contraintes. Il lui faut une idéologie puisque les terroristes agissent forcément au nom d'idées structurées ou de représentations du monde. Il lui faut une stratégie puisque c'est une organisation en vue d'une victoire (qui la transformera en mouvement de masse, ou en destructrice de l'État, en futur gouvernement, en armée de libération, etc.) et contre un ennemi. Enfin, cette organisation relève d'une médiologie, puisqu'elle veut transformer des idées en forces politiques et sociales, et que, pour cela, il lui faut convaincre et représenter : cela ne se pratique pas, évidemment, de la même manière à l'époque de l'imprimerie clandestine ou à celle de Youtube.
Appliquons donc cette grille à l'Etat islamique. Et demandons nous si ses spécificités dans le domaine de la doctrine, de la lutte et de la communication constituent une rupture totale par rapport à tout ce qui a précédé. À commencer par la maison-mère dont il est issu : al Qaïda.
À suivre

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