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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Ben Laden et Zawahiri : multiplication des déclarations
Dans une bande vidéo diffusée le 30 Janvier par al Jazira, al-Zawahiri - outre qu'il démontre qu'il a bien échappé au raid américain censé l'éliminer par le bombardement d'un village pakistanais - montre qu'il a un excellent moral. Vêtu de blanc, parlant face à la caméra avec sous-titres en anglais, il s'offre même le luxe d'appeler Bush à se convertir (ses fautes immenses pourraient lui être pardonnées) et regrette que le peuple américain n'ait pas encore accepté les offres de ben Laden.

En effet, Ben Laden, dans une bande audio du 19 Janvier (la précédente datait de 2004) proposait une « trêve » aux U.S.A.

Par ailleurs, Zawahiri s’était déjà manifesté récemment, notamment dans une interview donnée à al –Sahab. Grâce à des traductions disponibles sur des sites comme terrorisme.net ou al Jazeera, nous pouvons, sinon diagnostiquer un vrai tournant idéologico-stratégique dans la politique d’al Qaeda, du moins remarquer une inflexion dans le discours de ses représentants.

Que disent-ils, en effet ? Ils nous apportent des éclaircissements sur plusieurs points :

- Le rappel de l’ennemi prioritaire. Celui-ci reste bien entendu les USA, que ben Laden se vante de pouvoir frapper à nouveau quand il veut. Mais il distingue bien le gouvernement américain de son peuple qu’il semble considérer comme égaré par les mensonges de la propagande bushiste. Ben Laden, encouragé par les sondages de plus en plus favorable au retrait des troupes d’Irak, parle donc directement au peuple pour lui dire que la situation de ses troupes est bien plus grave qu’on ne lui dit, et pour lui proposer une « trêve durable» dans des conditions non précisées. Une trêve qui ne comporterait pas de honte et qui permettrait à chacune des parties de vivre dans la dignité.

Faute de quoi, précise le Saoudien, les mouhadjidines pourraient choisir une « mort digne… à l’ombre des épées ». Mourir ainsi ne fait pas peur à celui qui accomplit son devoir de jihad, comme l’ont prouvé les combattants afghans qui ont vaincu l’URSS après dix ans de combat. Ben Laden s’adresse donc au peuple américain comme le dirigeant d’un État (pour ne pas dire d’un califat) virtuel capable de négocier la guerre et la paix d’égal à égal, tout à l’opposé de l’image d’un terroriste traqué.

Pour sa part Zawahiri énumère les ennemis avec plus de précision. Les Américains sont victimes de leurs dirigeants pervers qui les trompent, alliés aux sionistes, mais aussi de l’idéologie perverse qui les aveugle.

Celle-ci consiste en une « croyance mélangée » et Zawahiri s’adresse paternellement aux citoyens US pour qu’ils « réfléchissent honnêtement en eux-mêmes, qu'ils réalisent que leur croyance actuelle (mélange de matérialisme laïc et de christianisme perverti sans aucun lien avec le Messie Issa, que la Paix soit sur lui), la haine croisée, et la domination sioniste sur l’économie et les politiques. Cette croyance mélangée, ne les conduira qu'à la destruction sur cette terre et à un douloureux châtiment le Jour dernier."

La source de tout le mal est, rappelle Zawahiri, la haine de l’Islam des Américains, mais aussi des Britanniques, haine qui est sans rapport avec les relations que devraient entretenir les peuples du Livre. Nous sommes donc loin, au moins en paroles, du schéma de la guerre des civilisations. Pour l’idéologue d’al Qaeda, le jihad n’est qu’un acte de légitime défense des musulmans agressés jusque sur leur terre (Palestine, Afghanistan, Irak), nullement du terrorisme. Au contraire des « raids bénis » comme ceux de Londres (entendez les attentats de Juillet 2005) doivent servir à démasquer les oppresseurs et les colonialistes avides de pétrole : ils se réclament des droits de l’homme pour envahir des pays islamistes, mais les bafouent dans leu prétendue lutte contre le terrorisme.

Zawahiri en profite pour se présenter en rassembleur des milliers de musulmans accourus défendre la Mésopotamie (l’Irak). Mais les musulmans ont d’autres ennemis qui les persécutent : l’Onu vendu à Bush, les gouvernements collaborateurs élus par fraude en Afghanistan et en Irak, le Pakistan de Moucharaf, les régimes arabes complices, les traîtres qui veulent la partition de l’Irak.

La rhétorique victimaire d’al Qaeda s’exprime ici dans toute sa logique, y compris sa logique historique : la nostalgie d’un temps béni (totalement mythique) ou l’Oumma était unie et libre.

Second grand élément dans les discours des deux dirigeants jihadistes : l’optimisme. La victoire leur semble proche tant les troupes américaines se sont « soviétisées » en Afghanistan et en Irak.

Pour ben Laden, ce n’est qu’une affaire de temps avant que G.W.B. soit obligé de reconnaître sa défaite. Zawahiri, lui, ne cesse de se féliciter des progrès du jihad, des pertes humaines et financières des USA, du découragement de leurs soldats et de leur opinion…

La conclusion est également énoncée par Zawahiri : par la double voie du prêche et du jiahd, les musulmans doivent se préparer pour après la défaite et le départ des Américains : «Il n'y aura de réforme qu'en se débarrassant de ces régimes corrompus et malfaiteurs et en instaurant un gouvernement musulman qui protége les droits, préserve les sensibilités, propage la justice, pratique la consultation, soulève le flambeau du Djihad et affronte les ennemis de l'Islam. »

« Un, deux, cent Vietnams » scandaient les anti-impérialistes des années 70 persuadés qu’après l’embourbement US les États socialistes fleuriraient partout. "Un, deux... Irak " pensent les mouhadjidines.

Qu’en quatre ans d’efforts la plus grande puissance du monde, non seulement soit incapable d’arrêter une poignée de barbus, mais, au contraire, les amène à ce point de triomphalisme, qu’une politique censée éradiquer l’islamisme ait été aussi incroyablement contre-productive : voilà un paradoxe relevé par ces interventions et qu’il nous faudra longtemps pour comprendre.

Voir aussi : textes jihadistes

 Les cassettes d'al Qaeda
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