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Comprendre la guerre ?
I La reconnaître

Comment parler de la guerre ? . Depuis Héraclite (qui en fait la mère de toutes choses) les philosophes ne font que cela. Le plus souvent pour juger qu'elle est "naturelle" (pour l'homme), inévitable (pour la Cité...), qu'elle répond à des passions (avidité, gloire et peur) qui ne disparaîtront jamais. Ou, à rebours, ils cherchent comment cet artifice pourrait être aboli, par quelles causes ou quelles variables culturelles, suivant quel mouvement de l'Histoire. Beaucoup vont chercher dans les sciences historiques (des constantes ?), anthropologiques (y a-t-il ou y eut-il des sociétés ignorant la guerre ?), psychanalytiques (quelles pulsions détournés nourrissent les massacres collectifs ?) éthologiques (notre espèce a-t-elle le monopole ou la fatalité de la guerre, fille de la parole et du Nous ?), biologiques (un gène peut-il expliquer ce comportement collectif et qui semble si culturel ? ) les ressorts d'un phénomène universellement attesté et jamais durablement exorcisé.
Il y eut même une tentative de sociologie de la guerre - la Gaston Bouthoul née dans les années 60 - qui cherchait à traiter le fait guerrier comme Durkheim le fait social : en étudier tendances, permanences, récurrences, fonctions, mécanismes... La polémologie échoua faute de relais notamment médiatiques, faute de propagation internationale (trop franchouillarde) et parce que politiquement moins correcte que l'irénologie ou autres "sciences de la paix fort prisées dans des organisations inter ou non gouvernementales.
Mais si l'on parle guerre, ou pour reprendre un titre de Raymond Aron, si l'on prétend " penser la guerre" il faut bien en définir les rapports avec le politique. La première prolonge le second, en constitue le moyen sanglant (de faire céder la volonté de l'autre et d'atteindre une certaine paix). Mais Clausewitz, grand penseur de la paix, est infiniment plus subtil dans son analyse du rapport entre la finalité politique d'inscription dans l'Histoire et sa méthode sanglante. Et comment ne pas évoquer Carl Schmitt - mal vu pour ses compromissions notoires avec le nazisme - mais diablement perturbant lorsqu'il pose la question de la désignation de l'ennemi comme critère du politique, donc du souverain (et, ajoute plus philosophiquement ce juriste comme "réponse à notre propre question") ?

En ces temps où il y a bien un ennemi qui nous fait la guerre sainte, mondiale, finale pour ne pas dire apocalyptique, eschatologique et sans limite, nous ne faisons officiellement la guerre qu'à des abstractions et à des mauvais sentiments (guerre au terrorisme, à la barbarie, à l'extrémisme). Et quand nous ou nos amis américains bombardons des gens (rappel : Obama a fait plus de guerres et plus longtemps qu'aucun autre président américains -Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, drones au Pakistan, en Somalie et au Yemen, et pourtant il est prix Nobel de la Paix) ce n'est pas une guerre : c'est une intervention quasi judiciaire et policière, impure en tout ca. Quand on ne parle pas d'une cyberguerre qui a la curieuse particularité d'être cachée (on n'est jamais certain de bien attribuer l'attaque), de ne tuer encore personne, et de n'aboutir à aucune cyber paix...

Surtout que peut dire sur cette question un médiologue qui voudrait rester coller au sujet sans décoller dans la philosophade ou la rodomontade ?
Rappelons les caractères fondamentaux de la guerre :

⁃ Cela tue des gens, ce qui veut dire en arrière-plan des armes (des outils ad hoc), des groupes humains organisés et si possible motivés et entraînés, des hiérarchies, des systèmes de transmission et représentation, etc.

⁃ Cela tue légalement ou au moins légitimement dans l'esprit de ceux qui la pratiquent. D'où des dispositifs d'autorité, de commandement ou de persuasion idéologique au sens large, des normes... Et cela tue nom d'une instance (l'État, le souverain, la patrie, la tribu, la Cause, la communauté, le Bien commun) bref d'un Nous qui s'oppose à un Eux. À la guerre on ne se tue pas "à titre privé" ou par haine personnelle, mais en tant que membres de quelque chose qui nous dépasse.

⁃ Cela tue dans un but qui est d'établir un rapport de force durablement. Cela s'appelle une paix, le problème étant que nous n'avons pas tous la même idée de la paix (sinon nous ne nous ferions pas la guerre) et que la paix victorieuse doit être admise, intériorisée, inscrite y compris par le vaincu.

À chacune de ces caractéristiques semble s'opposer un paradoxe des conflits actuels :

⁃ du côté des Occidentaux au moins, après avoir vanté les guerres zéro morts, on essaye de tuer "discrètement", par drones interposés.

⁃ Nos guerres sont censées ne pas frapper des peuples mais des groupes criminels ou des tyrans et être menées au nom de sentiments altruistes, au nom de l'Universel et du Droit

- Et surtout nous ne les gagnons plus et sommes d'ailleurs incapables de définir à quoi ressemblerait notre victoire (plus de tyrannies, plus d'attentats ?).

En un peu plus d'un quart de siècle, en effet, une "évidence" - l'Occident, vainqueur du communisme, triomphera militairement et idéologiquement liquidant les résistances à la mondialisation démocratique - a perdu de sa force. Au contraire, beaucoup s'interrogent sur une supposée incapacité des "forts" - nous, les démocraties - à l'emporter par les armes ; ils l'attribuent à une inadaptation stratégique ou à une faiblesse morale ou idéologique (répugnance à payer le prix, incapacité de convaincre de nos valeurs), bref, ce qui nous handicaperait pour remporter les batailles mais surtout les "cœurs et esprits". Cet embarras se reflète dans les façons de définir la guerre (opération, intervention, contre-insurrection...), de la qualifier (hybride, asymétrique, insurrectionnelle, de l'information, hors limites, de x° génération, de civilisation, au terrorisme...), de désigner l'ennemi (un dictateur, un système, une idéologie, un extrémisme/radicalisme, la barbarie, tout sauf un peuple ou une Nation.

En un mot : le faire mourir suppose du faire croire et la supériorité technique et matérielle ne vaut guère sans prédominer par des forces que Clausewitz nommait "morales" : combativité, solidarité d'un groupe, reconnaissance de l'autre comme hostile et dangereux, mais aussi une représentation partagée de ce qu'est la guerre, la victoire passée, présente ou future... et tout sorte de phénomènes symboliques donc médiologiques sur lesquels nous reviendrons dans la suite


N°1 de l'émission La guerre et nous en podcast avec @huyghefb

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