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Aux origines de la propagande
Gabriel TardeThéoriciens du XIX° siècle

La propagande associe des éléments qui se combinent plus ou moins dans chaque cas :

- une foi et une volonté la faire partager, telle celle des missions
- le pouvoir politique, tel celui de l’État ou du souverain qui cherche à assurer un consensus
- des professionnels de la persuasion qui pratiquent un art de type rhétorique
- des idées qui cherchent à multiplier leurs disciples en situation de concurrence : les idéologies
- des moyens matériels de diffusion : des médias


Certains précurseurs/praticiens sont des stratèges. On pense ici à l’inévitable Sun Zi (quoi qu’il soit plutôt un penseur élitiste de l’influence, de la déception, de l’intoxication, du stratagème, que de la propagande qui s’adresse au peuple). Il ne serait pas difficile de trouver ses équivalents grecs : Pisistrate ou Périclés ont compris le pouvoir des discours, des écrits, des cérémonies, des manifestations, des spectacles... Surtout Philippe de Macédoine a le coup de génie d’inventer la propagande pacifiste : des écrivains à sa solde, des agents stipendiés, hommes politiques athéniens ou simples agitateurs de rue chargés de répandre des bruits travaillent à affaiblir tous ceux qui songeraient à résister à l’expansion macédonienne… Il calcule en termes de prestige, de préparation psychologique, d’opinion…, mais aussi de moyens et relais.
La rhétorique, si elle est bien un "art de persuader", restreint son objet à l’art de vaincre un interlocuteur en face-à-face, ou par texte interposé. Elle envisage la persuasion comme un duel ou une plaidoirie : argument fort contre argument faible, image versus métaphore, manœuvres de l’esprit et ruses du verbe, talent contre talent… Même s’il songe au démagogue s’adressant au peuple, le philosophe grec ou romain l’imagine discourant seul sur la place publique, sans autre média que sa voix. Ils s’en tiennent à la force du Verbe et ignorent le renfort de la médiation. Il existe une importante tradition philosophique occidentale de réflexion sur la persuasion, où l’on retrouve les noms de Pascal et de Schopenhauer

Des historiens ont bien compris les mécanismes collectifs de la propagation des idées, en particulier Augustin Cochin (1876-1916) décrit les « sociétés de pensée » qui répandent le discours philosophique des Lumières, par « arguments et prédicants ». Médiologue avant l'heure, il a bien compris que les idées se propagent par des "organisations matérialisées", au moins autant que par de la matière organisée (le dispositif médiatique).

Pourtant s’il fallait à toute force nommer des ancêtres de la théorie de la propagande nous n’irions les chercher ni dans la rhétorique (voir aussi), ni chez Machiavel, ni chez quelque théologien, mais bien plus près : Gustave Le Bon et Gabriel Tarde, tous deux français et comptant parmi les pères de la sociologie.

Le premier (1841-1931) voulait faire de la Psychologie politique (titre d’un de ses ouvrages) un " art de gouverner les peuples " dont s’inspirera Mussolini. Le Bon est surtout connu pour avoir écrit La psychologie des foules (1895) qui, dans son esprit devait compléter ses études sur « L’âme des races » (un thème d’époque : outre-Rhin la Völkerpsychologie expliquait que les croyances et attitudes des individus sont déterminés par les caractères communs à leur peuple). Il s’inspire également des études du juriste italien Sighele sur la foule criminelle, celle des émeutes et des lynchages, dont chaque membre peut commettre des actes qui lui feraient horreur s’il était seul. La clef de voûte de la théorie de Le Bon est la conviction que chaque homme, lorsqu’il est en groupe, et en particulier un groupe surexcité par un meneur, perd sa conscience propre et se trouve comme habité par une autre personnalité, comme un Moi collectif. Les foules psychologiques n’ont plus qu’un seul esprit et sont hautement suggestibles : « La foule psychologique est un être provisoire, formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède. »

Pour Le Bon, toutes les formes de contagion des passions et des croyances comme l’hypnose, la suggestion, la diffusion des mythes, les grands élans religieux, la propagande.. peuvent emporter les foules insensibles au raisonnement mais toujours prêtes aux grands élans, qu’ils soient religieux ou criminels. Les meneurs des foules agissent par affirmation pure et simple, répétition inlassable des mêmes thèmes, ou encore en jouant de la contagion, ces véritables épidémies de passions. Le Bon n’exclut pas les assemblées parlementaires de ce principe. Il serait donc facile aux meneurs dotés d’un certain prestige, mais sachant adapter leur langage aux besoins des foules, de les mener à leur guise. Une leçon que l’on accusera Le Bon d’avoir suggéré à Hitler, même si –hors ces quelques généralités - sa vision pessimiste de l’animal grégaire ne comporte guère de méthode pratique à usage de l’apprenti propagandiste. À noter pour la petite histoire : Freud tenait le Bon en grande estime et discutait ses thèses avec respect.

Second grand précurseur, Gabriel Tarde (1843-1903) dont nous affichons la photographie, fait appel aux Lois de l’imitation pour expliquer toute similitude sociale, c’est-à-dire la possibilité même d’une vie en société. Une notion qu’il justifie ainsi : « J'entends par imitation toute empreinte de photographie inter-spirituelle, pour ainsi dire qu'elle soit voulue ou non, passive ou active. Si l'on observe que, partout où il y a un rapport social quelconque entre deux êtres vivants, il y a imitation en ce sens (soit de l'un par l'autre, soit d'autres par les deux, comme, par exemple, quand on cause avec quelqu'un en parlant la même langue, en tirant de nouvelles épreuves verbales de très anciens clichés), on m'accordera qu'un sociologue était autorisé à mettre en vedette cette notion. »

Notre vie mentale reposant largement sur la contagion de l’exemple et sur la suggestion, l’homme est à ses yeux un animal essentiellement conformiste soumis à la hiérarchie, sensible au prestige … Ce qu’il nomme « influences extra-logiques » (coutume, mode) contribue à cette tendance. Là non plus, Tarde ne donne pas à proprement parler de méthode pour persuader, mobiliser les foules, les faire voter… Il ne dit pas qu’il existe des moyens de les manipuler à sa guise et on pourrait même trouver dans son œuvre une vision beaucoup plus nuancée que celle de Le Bon, surtout lorsqu’il oppose à la psychologie des foules « la psychologie du public, entendu en cet autre sens, c'est-à-dire comme une collectivité purement spirituelle, comme une dissémination d'individus physiquement séparés et dont la cohésion est toute mentale » Tarde insiste sur la « contagion à distance » des opinions : chacun subit la « persuasion presque irrésistible » du fait à la fois de la grande masse d’hommes qui partage les mêmes convictions et des élites qu’il désire imiter . Tarde contribue ainsi à la notion d’un psychisme humain incroyablement plastique, prêt à tout recevoir de l’extérieur, une notion qui sous-tendra les premières études sur la propagande.

Une autre tradition théorique est plus politisée. Les partis socialistes se dotent dès les années 1880 de « délégués à la propagande ». La presse, le dessin, l’affiche, mais aussi les maisons du peuple et autres centres d’enseignement : tout doit contribuer à la diffusion de l’idée socialiste. Celle-ci a une caractéristique se veut pédagogique. La propagande est conçue comme une révélation, ou du moins comme une prise de conscience, en l’occurrence une conscience de classe. Il s’agit, tout en fondant une identité ouvrière, de promouvoir la perception subjective d’une situation objective. Persuadés de ne faire que « révéler » au prolétariat ce qu’il aurait naturellement dû penser, les propagandistes ne se posent guère la question des mécanismes de la propagande, sauf, justement quand elle connaît des échecs.

Très vite se pose le problème de la « propagande par le fait » : là où l’écrit et la parole ne suffisent pas à tirer les masses de leur torpeur, ne faut-il pas passer à ce qui se nommera aussi « l’action directe » ? Celle-ci prendra la forme de manifestations violentes (« insurrectionnalisme » de E. Malatesta dans le Bénévent en 1877) et bientôt d’attentats. "La révolte permanente par la parole, par l'écrit, par le poignard, le fusil, la dynamite (...), tout est bon pour nous qui n'est pas la légalité." , proclame Kropotkine . Tandis qu’en Russie la Volonté du peuple (Narodnaïa Volia), organisation terroriste fait scission de Zemlia i Volia ( Terre et Liberté), mouvement populiste qui s’efforçait d’aller « vers le peuple » pour l’éduquer. À Londres, le congrès anarchiste de 1881 adopte, notamment en présence de Louise Michel, le principe de la « propagande par le fait » comme moyens d’accélérer la révolte des travailleurs par l’insurrection, la reprise individuelle, et la bombe. Il s’agit de radicaliser la situation et d’amener par l’exemple contagieux de la violence les dominés à se révolter contre les dominants. À partir de là «propagande par le fait» deviendra le synonyme d’attentat anarchiste : c’est la grande époque des poseurs de bombe comme Ravachol et des assassinats de chefs d’Etat.

Pendant ce temps, les passions nationalistes ne se développent pas moins que les passions sociales : tout est en place pour faire du XX° siècle le siècle de la propagande.


Nota : les principaux ouvrages de Le Bon et Tarde sont téléchargeables sur la Toile.


Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10

Voir aussi le résumé de la série sur la propagande

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