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Armes, rhétorique et réseaux de l'EI, 1
Les guerres de Daech

Nous débattons si "nous" faisons la guerre à Daech, (voir Médiumou en version papier) bien qu'en théorie soixante puissances se soient alliées pour combattre et bombarderons armée. On encore si "nous" luttons contre la "barbarie" (Manuel Valls), "le terrorisme" (G.W. Bush puis François Hollande), "l'extrémisme violent" (Donald Rumsfeld) ou contre la "radicalisation" (terminologie apparue pour désigner al Qaïda autour de 2004 dans les milieux de la sécurité). On voit hésiter à parler d'État Islamique, ou de califat, ou de salafisme djihadiste (tant qu'à faire, il faudrait préciser "ayant fait allégeance au calife al Baghdadi"). Mais nul ne peu doutera a contrario qu'"ils" nous fassent le djihad. A minima un djihad défensif du fait qu'ils nous considèrent comme les agresseurs et les persécuteurs. Voire un djihad offensif eschatologique destiné à convertir conquérir toutes les terres et toutes les âmes avant la fin du monde. Dans tous les cas, les appels à conquérir "Rome et Byzance" ou à punir les mécréants et les oppresseurs justifie que l'on emploie la terminologie martiale sans trop d'hésitation.

Nous vivons actuellement une situation paradoxale :
Il est difficile de penser que les troupes du califat bousculent les coalisés et parviennent un jour à s'emparer de Paris ou de Washington D.C. Donc, en termes strictement militiaires, ils ne peuvent pas gagner
Mais si la coalition hétéroclite occidentaux, Kurdes, Turcs, armée irakienne, plus divers groupes chiites l'emporte comme cela semble logique (même si les choses semblent patiner devant Mossoul) et si, un jour, après sans doute d'effroyables massacres de civils, le dernier djihadiste est pris dans le dernier bunker de Raqqa, il n'est pas du tout évident que l'offensive djihadiste cessera dans les pays avoisinants ou chez nous. Ni que leur recrutement se tarira ou que leur volonté de lutter se tarira. En ce sens la guerre, au moins dans leurs têtes, ne se terminera par aucune reddition, ni acceptation fataliste du triomphe de la mondialisation heureuse et tolérante.

Raison de plus de se demander : quelle guerre, réelle et imaginaire, nous font-ils ?

TROIS GUERRES, TROIS PROPAGANDES

En réalité l'État islamique en mène plusieurs à la fois

Un conflit sur son territoire, le pays de Châm, entre Irak et Syrie, où il prétend avoir des frontières, une population et une souveraineté. Même s'il recrute en masse de combattants étrangers attirés par la hijrah (obligation théologique d'aller vivre dans un pays soumis à la loi de Dieu), le califat subit une offensive militaire confuse (qui est allié avec qui et qui poursuit quel objectif ?) mais classique. En ce sens que des forces matérielles destructrices sont employées tentent de faire céder une volonté politique avec, ici, peu de chance d'obtenir une reddition. Mais cela reste un conflit "classique" au moins par sa logique clausewitzienne : la violence sert à régler un différend politique et vise à inscrire une solution dans l'Histoire (cela s'appelle la paix).

Une guerre "du pauvre" (le terrorisme) sur notre territoire. Si le problème de la guerre menée sur "leur" terrain est de les faire renoncer à la lutte armée, la lutte contre le terrorisme proliférant implique de déceler les projets hostiles, d'empêcher le passage à l'acte et de tarir le recrutement. D'autant plus que les djihadistes ayant décrété pour des raisons doctrinales que pratiquement toutes les cibles sont "licites", il ne suffit plus de protéger les institutions gouvernementales ou les symboles de l'autorité, comme ce fut le cas pour des terrorismes précédents. Il ne s'agit pas d'une guerre civile où deux partis s'affrontent pour s'emparer du pouvoir d'État, mais d'une guerre d'attrition (faire des morts), de punition (nous faire payer le prix du sang musulman) et, évidemment, de coercition (nous faire céder, par exemple de bombarder la Syrie ou accorder des droits aux "vrais" musulmans). Elle est sporadique puisque, jouant de l'effet d'attente et de l'invisibilité d'attentat en attentat, ce conflit peut difficilement se conclure par une paix à l'ancienne, même pas celle des cimetières. Elle ne peut trouver de solution que policière, judiciaire et idéologique, en ce sens qu'il faut faire renoncer tous les futurs terroristes à désirer notre mort et leur propre mort et empêcher le renouvellement des générations.

Les deux guerre n'ont de sens pour les partisans du califat que comme manifestation exotérique d'un combat spirituel. L'accent que mettait sur cette dimension le porte-parole de Daech, al-Adnani, peu de temps avant de disparaître n'est pas seulement destiné à légitimer la lutte temporelle : il implique que la "vraie victoire" est dans l'accomplissement des œuvres qui plaisent à Allah et donc qu'une apparente défaite militaire -telle la chute de Raqqah- ne serait qu'une épreuve promettant un triomphe plus grand encore. Ce qui permet D'infléchir le discours. Un passage au désert renforcera encore davantage les meilleurs ou contribuera à durcir la génération suivante, tant et si bien qu'une défaite et épreuve apparente peut promettre de plus grands triomphes encore. On passe ainsi sans peine du slogan selon lequel le califat "durera et s'étendra" à l'espérance d'entamer la dernière épreuve voulue par Allah avant la vraie victoire. C'est à cela que sert l'idéologie
Tout cela se rattache à un grand récit où l'Histoire est une lutte incessante des mêmes contre les mêmes et débouchant sur la triple promesse, pour le combattant, de sauver son âme (et, paradoxalement, celle de ceux qu'il tue ou convertit), de conquérir la terre un jour, et, dans tous les cas, de venger des siècles d'humiliation et de persécution. La question de la guerre spirituelle ne doit pas être traitée comme un simple habillage idéologique, tout juste bon à occulter des ambitions géopolitiques ou permettant au combattant de base de sublimer inavouables instincts. Étant entendu que nous autres intellectuels occidentaux saurions décrypter facilement ces pièges dans lesquels tombent les naïfs. Or, une idéologie n'est pas qu'une forme de représentation faussée de la réalité, c'est une modalité de l'action. Elle donne des objectifs et dénonce des idéologies adverses et, en ce sens, toute réduction du discours "spirituel" à un habillage grossier ne peut expliquer les raisons de son efficace.

Ces guerres impliquent des effets de croyance - persuader l'acteur qu'il appartient à tel camp, persuader de combattre ou de céder, et, au final, convaincre que l'on a perdu ou gagné.
Cette effet est obtenu par ce qu'il est convenu d'appeler propagande. Elle sert à la fois à propager positivement une adhésion à une cause et négativement à créer un maximum de chaos ou de découragement dans l'autre camp. Or, là aussi, la nature spécifique de Daech - État territorialisé, plus organisation internationale, plus autorité religieuse - pose des problèmes nouveaux.
À suivre

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