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Obsession de la post-vérité 3

Suite de 1 et 2. La technologie numérique couplée à la structure des réseaux sociaux offre une facilité incroyable pour émettre des opinions, documenter ou témoigner de faits vrais et imaginaires, mais elle court-circuite surtout le "vieux" système des médias. Celui-ci était basé sur l'existence de filtres, des "garde-barrières", comme les directeurs de rédaction, qui décidaient ce qui était de l'information, ce qui devait être soumis au public et comment on devait vérifier. Ce verrou a sauté, pendant que l'accès aux contenus se fait par recommandation. En clair cela veut dire que soit un être humain (que vous suivez, consultez, likez, etc.) soit un algorithme (qui "interprète" votre recherche, notamment en fonction de vos habitudes ou intérêts) vous dirige vers ce contenu. D'où un capacité d'emballement et un effet boule de neige pour certains contenus totalement en dehors des circuits officiels.

S'ajoute le phénomène bien connu d'isolement (la "bulle") et de confirmation : un internaute va avoir de plus en plus tendance à s'isoler dans sa communauté, à consulter des messages qui lui confirment ses croyances et préjugés et à ne plus se confronter qu'à des gens qui pensent globalement comme lui. Parallèlement, les chances vont diminuer qu'il rencontre une opinion ou une argumentation adverse diminue. Une tendance déjà sociologiquement explicable à n'être confronté qu'à un certain type d'opinion dans son milieu habituel.
Plus chacun peut choisir ses contenus, plus il a naturellement tendance à céder au biais de confirmation et à privilégier l'accord avec ses pairs sur la remise en cause critique. Et, par ailleurs, plus vous inclinez vers X, plus les algorithmes ont de chance de vous suggérer des informations, des réseaux, des sources allant dans le sens X.

La forme même des réseaux sociaux favorise la diffusion par recommandation et reprise à son compte en une sorte d'effet de cascade : recevant une nouvelle frappante de quelqu'un que vous connaissez ou qui vous ressemble, vous aurez tendance à le répercuter, donc à renforcer l'effet de masse, sans vous livrer à des vérifications très professionnelles. A fortiori si la nouvelle va dans le sens de vos préjugés et, par exemple, révèle un scandale sur un homme politique que vous détestez. Et les plate-formes auront sans doute de plus en plus tendance à vous proposer des choix de confirmation.

Après l'élection de Trump, les médias et la classe politique, aux États-Unis et dans une moindre mesure en Europe, ont tendu à rendre la prolifération des fakes responsable de comportements populaires aberrants à leurs yeux, Brexit, élection de Trump... Quand on n'accuse pas une subversion russe, c'est une version de classe de la causalité diabolique que l'on suggère ainsi : la plèbe adopte des opinions détestables parce qu'elle est soumise à des messages pervers et d'ailleurs, elle ferait mieux de regarder la télévision et de lire les journaux pour rester dans le cercle de la raison. Cette explication tient largement de la posture - on appelle à la résistance contre la vague antidémocratique du faux depuis les plateaux de télévision et les centres du pouvoir - ; surtout, elle réduit des attitudes jugées anormales à un schéma pavlovien (l'exposition aux messages -stimulus - provoque des comportements inadaptés -réaction, apprentissage -), ce qui représente un régression de presque un siècle en matière de sciences sociales-. Sauf à suppose une crédulité ou une vulnérabilité propres à certaines couches de la population, celle qui suivrait davantage ses passions ou ses désirs qu'elle ne se soucierait de la réalité des faits, donc de la contrainte de la vérité, les choses sont plus subtiles.

Il n'est pas évident que les fausses croyances aient été si puissante - du moins "mécaniquement" - comparées à d'autres facteurs économiques, sociaux, historiques, etc. déterminant le vote, par exemple. Et, bien sûr, ces messages étaient confrontés à d'autres concurrents et "mainstream". Suivant une étude de la Stanford University de janvier 2017 à propos de l'élection de Trump, même si 14 % des électeurs déclaraient que les médias sociaux constituait leur principale source d'information et même si les "fausses histoires" favorables à Trump ont été partagées 30 millions de fois sur Facebook (et celles favorables à Clinton 8 millions), les choses changent complètement si l'on interroge le public sur ses réactions : il se souvient de très peu de fausses informations (0,92 des "fakes" pro Trump, 0,23 des pro Clinton car il y en eut aussi) et surtout le public n'est pas si stupide : pour ceux qui s'en souvenaient, la moitié seulement y avait. On retrouve là une vieille constante des études des médias : croire que le public absorbe tout au premier degré et réagit passivement est tout simplement faux.
Contextualisons : pour un fake, il y avait 36 annonces télévisées de la campagne. Ce qui nous renvoie au même mystère : pourquoi une rumeur diffamatoire, une fantaisie ou un canular rencontrés au hasard d'une navigation aurait-elle un effet 36 fois plus efficaces qu'une annonce persuasive et plutôt rassurante élaborée par les meilleurs professionnels ?

La réaction des électeurs (qui, par exemple, ont voté Brexit ou Trump) ne peu pas s'expliquer par une théorie de l'éponge cérébrale: la question est bien davantage de savoir pourquoi ce public se détourne des médias dits classiques ou dominants et pourquoi il est réceptif à tout ce qui lui suggère que "la vérité est ailleurs".

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