Dans un article précédent, écrit avant la sortie des caricatures de Charlie Hebdo, nous évoquions les arguments dont se réclament les censeurs. Notamment que les images - film ou dessin- ont le singulier pouvoir de causer une douleur inadmissible à celui qu'elles blessent dans ses croyances et de produire de la haine (donc des comportements répréhensibles) chez celui qui ne les partage pas.
Il est permis de soupçonner des motivations publicitaires ou mercantiles chez Charlie Hebdo, comme il est permis de soupçonner les auteurs du film sur Mahomet d'avoir les pires des intentions. Mais la liberté d'expression si elle était réservée aux gens fins, talentueux, animés par l'amour de la vérité, respectueux de toutes les sensibilités, ne serait pas la liberté d'expression. Les crétins et les salopards ont le droit de s'exprimer, exactement comme ils ont le droit de voter. Soit dit en passant, ils ont aussi le droit de manifester pacifiquement et il y a peut-être une petite intention publicitaire dans la façon dont notre ministre de l'Intérieur a réussi a faire passer 200 barbus dont la police suivait les tweets ou les SMS et pouvair les arrêter au métro pour l'équivalent des foules de Benghazi ! Mais là n'est pas la question.
On sait que, s'il doit y avoir une action judiciaire en France contre Charlie Hebdo, elle se fera sur la base de l'incitation à la haine. C'est ce qu'a suggéré le premier ministre avec un courageux sens de l'esquive. Voir un imam poussé dans sa chaise roulante par un rabin sous l'inscription "intouchables" vous fait-il éprouver de violents sentiments islamophobes ou antisémites ? Et le prophète nu dans une parodie d'un film de Godard vous donne-t-il envie d'imiter Breivik ? S'il s'agit de la haine que ces dessins suscitent chez leurs adversaires, c'est-à-dire chez des gens qui deviennent violents et intolérants si on les accuse de l'être, c'est un singulier argument que d'imaginer qu'interdire de parler de fanatisme empêche les fanatiques de persévérer dans leur être. Ou les apaisera.
Il faut revenir sur les motifs des réactions violentes, y compris sur le plan théologique On en avance généralement quatre :
- Le contenu « idéologique » donc intenionnel de la caricature. C'est un argument qui avait servi contre les caricatures danoises représentant Mahomet avec une bombe en guise de turban. Cela contribuerait à nourrir la confusion islam = terrorisme et donc le thème du clash des civilisations. Bien entendu, cette caricature était passablement stupide et l’analyse qui la sous-tend plutôt ambiguë. Mais, en une période où même George W Bush répètait le mantra « ne faisons pas d’amalgames, l’islam n’est pas l’islamisme ni le terrorisme », la liberté d’expression incluait celle de dire ou de dessiner des choses simplificatrices. Ceci vaut pour Charlie dont le message est plus subtil puisqu'au second degré.
- Le caractère insultant de l’image. Là encore, il n’est pas question de nier l’émotion sincère que peut éprouver un croyant devant toute attaque envers le prophète. Elle est tout aussi sincère que celle d’un Juif de savoir Israël traité d’État nazi ou celle d’un catholique confronté à des plaisanteries sur la sexualité du pape ou voyant une affiche de film qui mêle crucifix et croix gammée. Mais si le critère est celui de la subjectivité d'une douleur ou d'une offense, laquelle faut-il privilégier : celle du descendant d’esclaves qui s’indigne que l’on parle des bienfaits de la colonisation ou celle du fils de pieds-noirs ? Celle de l’homosexuel qui se sent humilié par l'homophobe ou celle du monothéiste dont la religion condamne, après tout, le péché de Sodome ? Celle du musulman qui ne supporte pas que l’on « stigmatise » le mariage islamique ou celle de la féministe ? La compétition des victimes et l’invocation récurrente des droits de la souffrance comme critères politiques trouvent ici leur limite. Et surtout on en mesure aujourd’hui les conséquences pratiques : qui oserait encore tourner «La vie de Brian » ? Qui osera rééditer demain « le Fanatisme ou Mahomet» de Voltaire ?
- La représentation du prophète serait insupportable (et à plus forte raison sa caricature). Or cette prohibition est loin d’être unanime dans l'Ouma. Certaines traditions prohibent toute représentation d’hommes ou d’animaux, d’autres représentent la figure humaine, y compris celle du Prophète, d’autres enfin, comme le montrent certaines miniatures, représentent des visages, mais masquent celui de Mahomet au moyen d’un voile ou d’une flamme.
Quant à l’iconophobie supposée de l’Islam, il faut nuancer, surtout en une époque où même les pays wahabites ont la télévision et où, même les talibans qui en principe interdisaient la musique, la photo et le cinéma, ne détestent pas poser pour l’objectif. La prohibition de l’image (à rapprocher de celle du judaïsme ou de la « querelle des icônes») se base sur quelques hadiths où le prophète, par exemple, se méfie des maisons où il y a des images.
Dans les faits, l'interdit reflète plusieurs reproches qui sont faits à l'image y compris par d’autres religions :
- la représentation est un acte d’orgueil démiurgique. Créer des images, c’est d’abord créer, donc rivaliser avec le Créateur. Au pire, produire de faux dieux pour les adorer (le risque d’idolâtrie obsède particulièrement l’islam et le judaïsme
- l’image représente mal. En dépit de l’argument de certains théologiens, à savoir qu’elle rendrait la notion du divin accessible au pauvre ou au naïf, l’image (ou la représentation, ou dans certain cas, le seul fait de nommer) appauvrit l’ineffable. L’image en particulier anthropomorphique ferait obstacle à une véritable intelligence de la transcendance, le matériel traduisant mal l’immatériel.
- L’image excite le désir, pousse au péché et détourne notre amour vers les choses terrestres.
Mais bien sûr, ce ne sont pas des arguments de cet ordre (certains déjà chez Platon) qui animent les manifestants. Ils se situent, eux, dans la perspective la plus primaire : celle où ils interpètent un "droit d'insulter" propre à l'occident (un droit dont ils remarquent au passage qu'il ne s'exerce pas lorsqu'il s'agit du judaïsme ou des seins d'une princesse britannique) comme une volonté de dominer. Et cela, ni excuses, ni interdits n'y changeront rien.