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Démocratie et réseaux sociaux 1
Peuvent-ils fausser l'élection ?

Cyberespace contre démocratie ? La thèse est paradoxale pour ceux qui se souvient avec quels cris d'enthousiasme tout le monde accueillait l'idée d'une révolution 2.0 au moment du printemps arabe : il paraissait alors évident que Google, Twitter et autres plate-formes, permettant à chacun une expression que ne pouvait censurer aucun autocrate, étaient intrinsèquement démocratiques : les mobilisations en ligne, qui débouchaient souvent sur des mobilisations "dans la vraie vie", étaient forcément bonnes et les foules derrière leurs écrans ne pouvaient que dire la vérité et souhaiter la liberté.

Depuis le Brexit et a fortiori après l'élection de Trump, le ton a changé : à l'ère de la "post-vérité" on attribue volontiers le mauvais vote aux mauvaises influences venues du Net (les fake news), voire à une forme moderne de la subversion : l'action des hackers et des agents russes.
Que les réseaux sociaux changent la pratique de la démocratie, ne serait-ce qu'en offrant des sources alternatives d'information, en créant de nouveaux canaux d'expression, et surtout en imposant de nouvelles règles à la capture de l'attention publique, c'est une évidence qu'un médiologue niera moins qu'un autre. Mais la bonne question est : y a-t-il des stratégies 2.0 qui garantissent la victoire ou façonnent l'opinion ? Ou : s'il y a un influence en ligne et si les plus inventifs sont récompensés - sinon tout le monde distribuerait toujours des tracts - est-ce suffisant pour changer le jeu voire pour pervertir les résultats ?

Premier indice : y a-t-il des cas avérés où une cyberattaque ait changé le résultat d'une consultation ? La réponse est non. Certes, l'équipe de Clinton a attribué son échec à un piratage russe des comptes de leur parti. Mais il s'agit en l'occurence d'une fuite, de la diffusion de documents authentiques et compromettants auprès de l'opinion publique. Que cela ait résulté d'une pénétration informatique venue d'un pays de l'est ou d'un travail d'investigation journalistique ne change rien à l'affaire, à supposer même que la diffusion de ces documents précis, dans les torrents d'accusations et les flux de rumeurs des deux côtés, aient joué un rôle décisif.
Avons-nous eu quelque chose de comparable en France ? Avant le premier tour, les autorités (l'ANSSI) en particulier on mis en garde les partis contre des intrusions informatiques. En fait, il y en a surtout eu une, abondamment signalée aux médias, celle qui a touché le site d'Emmanuel Macron : un déni d'accès qui a duré quelques dizaines de minutes sur un vieux site en Wordpress, l'équivalent d'une coupure d'électricité vite réparée.

Le jour où nous écrivons, la société Trend Micro annonce que le groupe de hacker connu comme ATP28 ou Fancy Bear (déjà connu pour avoir 70 attaques à travers le monde dont celle cinrre le parti démocrate) aurait tenté de compromettre les sites macroniens, ce qui est parfaitement possible. Il s'agirait en l'occurrence d'une attaque par hameçonnage : cela consiste à attirer des membres de l'organisation que l'on vise sur de fausses pages en ligne (copie de celle de leur banque ou de leur Intranet, par exemple) pour leur soutirer des informations confidentielles qu'ils croiront donner à un correspondant ami. Il s'agit d'un instrument d'espionnage ou d'une façon de s'emparer des mots de passes de quelqu'un pour consulter ses courriels et éventuellement découvrir quelque secret ou scandale. Soit dit en passant, c'est exactement ce qui est arrivé à l'Intranet de l'Élysée en 2012, contre l'équipe Sarkozy et à l'initiative des Américains sans que personne ait songé à accuser Obama de pervertir notre démocratie. Il est donc possible que des hackers ou des services russes (voire des services non russes) pénètrent les systèmes d'information de En Marche parmi d'autres. Mais l'impact sur le vote est pour le moment nul ou non prouvé.

Seconde piste : les "fakes" Des photos truquées ou des événements imaginaires ont-ils pu changer le résultat ? On sait par exemple que dans l'équipe d'Alain Juppé on attribuait volontiers son échec au fameux hastag #AliJuppé. Outre qu'il y a peut-être d'autres explications à chercher dans la sociologie des électeurs républicains, une photo truquée du candidat doté d'une barbe et d'un turban constitue-t-elle un faux que des naïfs aient pu croire au premier degré ? Même appuyée sur des accusations d'avoir voulu subventionner un centre islamique et d'avoir rencontré un fondamentaliste (qui étaient l'exagération de faits vrais), l'effet dévastateur reste à prouver. De fausses images circulent - comme la photo techniquement truquée de Mélenchon avec une coûteuse Rollex ou celle de Fillon tenant le bras de Marion Maréchal le Pen - et des accusations non prouvées - Macron serait subventionné par l'Arabie saoudite, il serait soutenu par le lobby gay... Bref il est certain qu'il circule des rumeurs (une rumeur n'est pas exactement la même chose qu'un fake qui suppose la fabrication d'une image ou d'un texte imaginaires) mais leur impact en termes électoraux est impossible à prouver et toutes ont été surabondamment démenties par les médias et leurs services de fact-checking.

Troisième piste : les influences étrangères et le fameux soft power russe. Là encore, pas question de nier les évidences : Rossia Today ou Radio Sputnik ont des options idéologiques pro-Kremlin et anti-Macron. Mais si l'on va par là, ni Al Jazeera, ni BBC International, ni CNN, ni cinquante médias que l'on peut consulter en France en sont très hostiles à Emmanuel Macron, ou, du moins ne l'ont pas traité comme Marine Le Pen, dont la presse étrangère n'a cessé de dénoncer le danger. Et sur les réseaux sociaux, sur You Tube ou autres, il faut quelques secondes pour trouver des contenus, francophones ou pas, destinés à inciter les Français à bien voter (si l'on va par là, pendant l'élection américaine..). Bref : à l'époque des télévisions internationales satellitaires et du Web 2.0, il ne faut pas s'effaroucher si des journalistes ou des internautes étrangers se prononcent sur nos affaires électorales.

À suivre

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