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Sur le front du faux




"Nous ne sommes pas des “fake news”. Nous ne sommes pas des organisations de presse en difficulté. Et nous ne sommes pas l’ennemi du peuple américain” proclame le président de l'association des correspondants de presse à la Maison blanche, lors d'un dîner annuel (29 avril), d'où était absent Donald Trump, contrairement à tous ses prédécesseurs. À la même heure, loin de Washington, célébrant les cent jours de sa présidence, ce dernier soutenait la thèse inverse et faisait conspuer la presse bobo, rétive aux “faits alternatifs”. Ceux qui accusent Trump de s'être fait élire sur les délires des réseaux sociaux s'opposent ainsi à ceux qui pensent que les médias du système endorment le peuple pour maintenir leurs privilèges.
Pour confirmation : la même semaine, Donald Trump produit une vidéo où il explique qu'il a accompli des choses inouïes, à commencer par se faire élire, et ce en dépit des médias hostiles, tandis qu'Hillary Clinton parlant au "Women for Women International event” à New York, soutient qu'elle aurait certainement été élue s'il n'y avait pas eu la déclaration de James Comey du FBI annonçant une enquête sur l'utilisation non sécurisée qu'elle faisait de ses mails privés, ni les révélations qu'elle attribue aux services russes de courriels du parti démocrate. En somme Trump aurait gagné malgré les médias mainstream (y compris lorsqu'ils révélaient des vidéos privés montrant son attitude en matière de sexualité) et Clinton perdu à cause de mails privés (mais, soit dit en passant authentiques) répandus sur les réseaux sociaux (par les Russes, Wikileaks, la trumposphère, etc.). La vieille phrase "c'est la faute au médias” prend ici un sens tout à fait nouveau. Pour Trump ils sont la forme de l'hégémonie idéologique à combattre, pour H. Clinton, le lieu du débat public menacé par la violence de la transparence et les complots des faussaires.

Preuve de notre américanisation, le débat Le Pen contre Macron reproduit un schéma comparable. On en a largement souligné la violence populo contre techno ("Vos amis de la haut finance" contre "Vous dites des bêtises"). Mais s'est immédiatement posée la question du faux (et des déclarations de MLP sensées révéler le "vrai" Macron). Dans la nuit et a a fortiori dans le Monde du lendemain, il n'était question que des " dix neuf mensonges" de Marine le Pen pu de ses allusions visiblement nourries par les rumeurs des réseaux sociaux. Comme si la fonction des médias "classiques", visiblement sans prise sur une partie de l'opinion, était de dresser l'ultime digue de la vérification et de la preuve contre des communautés qui croyaient ce qui flatte leurs fantasmes. Ou comme si l'ultime pouvoir de ceux qui furent les faiseurs d'opinion, était dans un monde où il n'y a pas d'alternative (en économie, en politique, face à la mondialisation, à la mondialisation ou aux "demandes de la société") que d'empêcher une vision alternative de se nourrir de faits alternatifs.

Le dissensus ne porte pas sur le souhaitable, le bon ou le juste, mais sur l'établissement des faits. Et l'accusation devient symétrique : "vous gobez n'importe quoi” versus "vous nous cachez tout”. Élites contre populisme, haut contre bas, périphérie contre centre, Amérique diplômée, à l'aise et urbaine contre ploucs inquiets, belles âmes contre cols bleus, mondiaux universalistes contre blessés de l'identité : on connaît l'explication sociologique. Elle suggère la base économique, géographique et culturelle d'un affrontement indéniablement idéologique.



Or justement qu'y a-t-il de plus idéologique que de décréter ce qui est vrai, ce qui fait autorité et ce qui n'est pas discutable ? Le camp de l'évidence (il y a des certitudes scientifiques établies, il n'y a pas d'alternative à certains principes économiques et politiques, la modernité va dans un certain sens) rencontre une contestation inédite : ceux qui croient peut-être ce que leur dictent leurs peurs et leurs instincts, mais certainement plus la légitimité médiatique ou le discours des élites. Ce moment se nommerait “post-vérité".



Formulation paradoxale. Y eut-il jamais une ère de la vérité où politiciens, médias, communicants, officines et autres aient dit vrai et le peuple cru seulement en des faits avérés ? Un âge sans rumeurs, désinformation, intoxication ou impostures ? Pourtant l'expression a tant fleuri, en version anglaise ”post-truth", que l'Oxford dictionary l'a consacrée “mot de l'année 2016”. Il expliquerait le succès du Brexit ou de Trump par des fausses nouvelles en ligne, d'où vote contraire aux choix rationnels (Remain et Clinton). Face à un public hostile à toute notion d'expertise, d'autorité ou de vérification, photos, témoignages chiffres seraient sans prise sur les préjugés.


En France, dire "nous sommes à l'ère de la post-vérité” sur un plateau de télévision, c'est préparer la dénonciation d'une rumeur en ligne (sur des financements imaginaires à E. Macron ou des abus supposés des migrants p.e.). Et manifester sa surprise, non dénuée de mépris de classe, que les électeurs croient pareilles absurdités au lieu d'écouter les compétents. La fonction des intellectuels critiques devenant alors de ramener aux médias classiques, tandis que leur critique ou celle de l'idéologie dominante prend a contrario des connotations populistes (il nous semble qu'il n'en fut pas toujours ainsi).


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