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Revue de presse djiahdiste : Rumiyah 9
Et toujours pas d'attentat électoral


Après les attentats anti-chrétiens en Égypte, l'État islamique, suivant sa démarche bien connue, théorise la violence qu'il revendique (les "attaques bénies" contre des églises en Égypte, un des pays prioritaires où il pourrait trouver des substituts à son recul en Syrie et Irak). Dans le numéro de. Mai de son mensuel en huit langues, al Rumiyah, Daech rappelle en effet les motifs de cette persécution. Les chrétiens ont un statut bien particulier dans sa sanglante théologie de la vengeance : parce que les pays occidentaux qui luttent contre le califat sont considérés comme agressifs par essence (et forcément motivés par la haine du Prophète et du vrai monothéisme), à cause des Croisades, bien sûr, comme conséquence du concile de Nicée (le dogme de la trinité est considéré comme une grave déviance par rapport au monothéisme) et, si l'on remonte plus loin, pour appliquer des sourates comme Al-Tawbah qui rend le sang des "mushrikin" mécréants licite et souhaitable.
Sauf à se convertir, les chrétiens sont donc voués à l'extermination, à moins qu'ils n'acceptent un statut de dhimitude. Ou encore qu'ils ne bénéficient d'un trêve ou accord (évidemment impossibles dans un pays qui ne reconnaît pas le califat, c'est à dire partout). Se rajoute une bonne dose de délire de persécution : les chrétiens d'Égypte (ces malheureux coptes ?) sont des mécréants belligérants décidés à exterminer tous les musulmans : à preuve, ils ne s'opposent pas au régime de Sissi. Tuer un prêtre serait de la légitime défense et la juste manifestation de la colère divine. Juifs et chrétiens partageraient les mêmes errances religieuses et la même haine de l'Islam. Démolir une église serait parfaitement conforme à la chariah, etc. Donc tous les attentats s'appuieraient sur une base théologique ferme.

Dans le même numéro reviennent d'autres thèmes prophétiques, comme la fameuse bataille de la tranchée ou du fossé menée par le Prophète et ses alliés médinois contre le habitants de la Mecque en 622 : gagnée par les musulmans pourtant en infériorité numérique contre les coalisés (dont des tribus juives) par une intervention divine, cette bataille symbolise la nécessité de ne jamais désespérer même quand la situations semble désespérée : ce ne sont que des épreuves qui préludent à la victoire finale.
Toutes les souffrances subies par les vrais croyants (et ici les photos d'enfants victimes de bombardements ne manquent pas) garantissent des récompenses futures ; la patience et la fermeté sont d'autant plus recommandées que les ennemis semblent sur le point de triompher. Qu'importe soit leur nombre (et le numéro confond aussi les chiites, les Kurdes, les Turcs, etc., tous objectivement alliés dans la même dénonciation), leur sort est scellé et le triomphe de l'État islamique assuré. Ceci destiné au moral des troupes qui voient les reculs territoriaux du califat et subissent les attaques de la coalition
Suit l'inévitable liste des opérations militaires et des attentats dont celui des Champs-Élysées, revendiqué par l'EI mais sans lui donner une publicité particulière. Mais al Rumiyah ne parle pas que théorie et théologie, les conseils pratiques ne manquent pas. Y compris un véritable cours sur la prise d'otage, avec des indications sur la façon de se procurer discrètement des armes à feu (comme dans les foires aux armes aux USA), la façon de se cacher et de s'abriter, le choix des cibles les plus sensibles, etc. Ailleurs, on trouve une fiche technique sur le camion idéal à précipiter sur une foule, la façon de le louer, de faire le maximum de victimes, et ainsi de suite. Visiblement, Daech veut rivaliser avec al Qaïda (et sa revue Inspire, par exemple) en fournissant toutes les indications pratiques aux futurs attaquants en territoire ennemi. Et en encourageant un maximum d'autonomie chez les exécutants qu'il va devenir de plus en plus difficile de faire venir de Syrie ou de faire circuler entre le front et leur pays d'origine.

Dans sa version française, la revue recommande des attentats contre les électeurs aux présidentielles françaises (le seul fait de voter, de participer à la démocratie, de ne pas suivre la seule loi divine, mérite la mort). Quelle sens donner à cette suggestion (qui visiblement s'adresse à des sympathisants prêts à prendre des initiatives autonomes, car des groupres de vétérans venus de la Syrue n'auraient pas besoin de cette incitation) ?
Au final, et en dépit de plusieurs alertes et de quelques arrestations, il n'y pas eu d'attentat majeur revendiqué par l'EI en cette période électorale : celui des Champs-Élysées semblait motivé par une haine anti-polcière qui aurait pu se manifester en d'autres circonstances. Ceci peut s'expliquer par les effectifs policers déployés, par la compétence de la police, par le fait que l'on ait arrêté les bons ou découragé leurs projets. On peut aussi raisonner sur l'afaiblissement stratégique de Daech devenu incapable de réaliser des opérations du "niveau" de celle du Bataclan.
Mais y avait-il vraiment un plan machiavélique pour fausser le résultat des élections, un plan qui aurait échoué ? Ce serait comme une stratégie de la tension, sauce salafiste : je m'en prends aux institutions démocratiques et je crée de la panique pour faire élire MLP, provoquer de la répression anti-musulmane, d'où guerre civile et donc révolte des croyants ? Machiéavélique, non ?
Daech n'a jamais rien exposé de semblable. En cherchant bien, on trouve des textes de 2005 (donc huit ans avant que l'État islamique avec sa doctrine propre et son projet de califat se sépare d'al Qaïda) , un livre de al Souri qui suggèrent vaguement de favoriser le désordre, y compris à travers les gouvernements les plus hostiles. Mais depuis, rien.
Les islamistes de l'EI ne raisonnent pas en termes de provocation/répression/déstabilisation/solidarité comme les tenants de la guérilla urbaine des années 70. Nous avons déjà assez de mal à les comprendre sans leur prêter des stratégies imaginaires.

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