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Daech et sa survie dans le virtuel
Après Mossoul ?


Daech militairement vaincu ? Depuis que ses ennemis foncent vers le centre de Mossoul, cela va finir par être vrai. Sans doute au prix de nombreuses pertes civiles qui feront dire que les djihadistes utilisent des boucliers humains et d'une lutte à travers les murs. Mais on imagine mal la ville la ville où fut proclamé le califat résistant indéfiniment de même que Raqqa en Syrie. Al Baghdadi finira par être tué sans que cela prenne plus d'une décennie comme pour ben Laden. Bref, on peut supposer qu'un jour, l'État islamique cessera d'être un État, faute de territoire et faute de population. Mais faute de combattants ? Et sur le front de l'information ?

L'EI a contre lui une coalition de près de 60 puissances, en théorie, et a choisi, par idéologie, d'avoir plusieurs milliards d'ennemis si l'on additionne les sunnites non djihadistes, les chiites, les chrétiens, les juifs, les bouddhistes, etc. Dans ces conditions, et comme il se concentre sur un coin de Syrie et d'Irak, il peut difficilement gagner au sens militaire classique.

Une fois l'organisation défaite sur le terrain, trois problèmes.

En premier lieu, certains des dizaines de milliers de combattants de l'EI pourraient rejoindre l'une des autres organisations armées - il y en aurait près d'une centaine - qui s'affrontent en ce moment en Syrie. Ce risque existe d'autant plus fort que la chute du califat n'implique pas des régimes démocratiques paisibles avec des frontières bien définies. On pourrait alors assister à un effet "cancer", certains combattants partant prendre les armes en Libye, dans le Sinaï, etc. ou rejoignant leur pays d'origine. Ces cellules pourraient alors se développer dans d'autres pays arabes. Effet prolifération.

Le deuxième problème, qui concerne tout particulièrement la France est celui des combattants partis sur les théâtres d'opération moyen-orientaux de l'organisation, et de retour sur le territoire national. La France, en particulier va devoir reprendre une population difficile à maîtriser, ayant pris l'habitude de la violence, et dont certains - ce paraît statistiquement obligatoire - vont se livrer à des attentats sur le territoire français. Sans compter que ces gens ont des enfants -ceux qu'ils avaient avant de partir et ceux qu'ils ont faits sur place- et qui peuvent marcher sur les traces de leurs pères. Effet génération.

Ces deux questions renvoient à une troisième dimension, celle du "djihad spirituel". En lisant les publications de l'EI comme al Rumiyah, difficile de douter que l'organisation se prépare à un revers militaire - ce qui change de leur rhétorique triomphante et d'invincibilité des débuts - et à une perte territoriale. Elle s'y prépare notamment en redéfinissant ce qu'est la victoire. L'EI insiste sur la coexistence de plusieurs sens au mot en islam, et affirme que la victoire est avant tout spirituelle. Sur un ton de prédication morale, cette rhétorique du califat appelée la "méthodologie prophétique", et qui, avec force références au Coran, aux premiers hadith, aux commentateurs et théologiens des VIIème et VIIIème siècles, démontre que les troupes du Prophète ont pu subir une défaite matérielle, comme cela fut le cas lors de la bataille du Fossé, mais que des retournements d'alliances surviendront alors, et que la victoire eschatologique n'en sera que plus belle. Du reste, tout cela est entre les mains d'Allah qui garantit le triomphe final et ne fait qu'éprouver les meilleurs.

Le tout dans la perspective d'une survivance de Daech en ligne, persistant comme force de propagande et de recrutement. Dans le domaine virtuel, le califat pratiquait déjà trois propagandes. La première, plutôt classique, avec ses productions centralisées d'exécutions et autres montages sophistiqués, sa radio locale, son agence de presse, ses revues, etc. La disparition physique du califat sera évidemment un coup dur pour le ministère de la propagande . Le deuxième type de propagande fonctionne sur les réseaux sociaux où l'on trouve donc des mentors, des médiateurs qui répandent l'idéologie de l'organisation, vont "draguer" les internautes, discutent avec eux via Twitter ou Telegram, etc. Même si le commandement central venait à disparaître, ces réseaux sociaux tourneront. Cela fonctionnera d'ailleurs d'autant mieux sur le thème de la martyrologie : le fait que les croisés et les juifs aient écrasé le seul Etat musulman sur Terre, tuant ainsi de nombreux frères et soeurs. La troisième propagande à leur disposition - pratiquée depuis le XIXème siècle - n'est autre que la propagande par le fait : il s'agit du terrorisme, mais ici exploitant au maximum la puissance d'amplification des médias classiques et des réseaux 2.0. Ce dernier risque de se développer à l'issue de l'effondrement du califat de l'EI, qui viendrait ainsi s'ajouter à la liste des califats précédemment disparus.

Le califat pourrait survivre virtuellement, sans calife en chair et en os. Sans poste de commandement à Raqqa, l'organisation ne pourra plus envoyer de super commandos comme ceux ayant commis les attentats du 13 novembre, ni fabriquer des blockbusters vidéos. Et nous ignorons surtout si la perte du territoire, et sans doute du chef, produira un effet de déception (la promesse n'a pas été tenue, ce n'était pas le bon jihad, il renoncer ou rejoindre un autre groupe de l'obédience al Qaïda p.e.) ou un effet de victimisation qui nourrira le ressentiment et la vengeance sans fin.



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