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Quand Daech condamne pour extrémisme
L’idéologie est, comme son nom l’indique, la logique d’une idée, l’émancipation de la pensée à l’égard de l’expérience, pour reprendre une phrase souvent citée d’Anna Harent. Difficile d’en trouver une illustration plus claire que la lecture de la littérature jihadiste que nous commentons déjà depuis quelques temps.

Al Rumiyah, revue mensuelle de Daech en huit ou neuf langues continue à paraître ; elle en est à son numéro dix intitulé « le Djiahd en Asie orientale » ; l’Asie orientale, comprenez l’Asie du Sud est, Philippines et en Malaisie, est une zone prioritaire pour le califat. Celui-ci se donne, certes, pour programme de reconquérir chaque pouce de territoire en Syrie et en Irak (au moment où Mossoul et Raqqah sont partout décrites comme presque reprises par la coalition), mais aussi de s’étendre ver le Sinai, le Khorassan (Afghanistan) et les Philippines. L’attentat dans l’île de Mindanao et l’occupation de la ville de Marawi (où des djihadistes résistent encore aux forces gouvernementales philippines au moment où nous écrivons) sont célébrés comme les annonces de triomphes futurs.
Ainsi la bataille de Falloujah l’année dernière est rappelée comme un exemple d’héroïsme qui devrait inspirer les jihadistes. Bref, le combat urbain est à l’ordre du jour. Mais il faut quand même rappeler que l’affaire s’est terminée par le succès des forces irakiennes reprenant complètement la ville en juin dernier

Pour le reste, le contenu de la revue ne change guère par rapport aux numéros précédents : exaltation du ramadan, conseils pour le jeûne ou la façon de se conduire pour maintenir le moral des combattants, exemple de héros et de martyrs, considérations théologiques sur la façon d’établir le califat, et même tableau comparatif des avantages de la monnaie métal califale et de la misérable monnaie papier des mécréants. Bref, la ligne qu’a toujours préconisé le califat, sauf que ce discours est incroyablement décalé si l’on songe que tout ceci est probablement écrit sous les bombes, et, qu’en tout cas, la chute du califat à terme relativement proche est plus qu’une hypothèse.

Le recul territorial se traduit par un renforcement doctrinal et peut-être que quand le premier soldat kurde entrera dans le dernier bunker de Raqqah, il trouvera des gens en train de fêter leur prochaine victoire. Certes, ce ne sera pas le premier régime à chanter victoire quand l’ennemi approche à quelques centaines de mètres, mais le triomphalisme a rarement pris de tels accents mystiques. Décidément imperméables à la réalité, Daech n’hésite jamais à multiplier le nombre de ses ennemis : chiites ou talibans « nationalistes », par exemple.
Plus étonnant encore, Daech trouve le temps et l’énergie de s’occuper de ses divisions internes et désigne des hérétiques en son sein : des dissidents trop « durs » comme le shaykh al-Hazimi. Ses thèses sont donc officiellement réfutées ce qui en fait une sorte de Trotski du jihadisme. Quelle est la faute des « hazimistes » (dénomination où l’on range un certain nombre de critiques de la ligne al Baghdadi, même s’ils ne sont pas forcément des suiveurs du shaykh) ?

La bonne ligne doctrinale suivant al Rumiyah serait
1) d’excommunier, certes, (« takfiriser » avec toutes les conséquences physiques que cela entraîne) les associationistes, c’est à dire, ceux qui, même par ignorance ajoutent une autre forme de croyance au monothéisme pur
2) mais de ne takfiriser celui qui excuse l’associationnisme que s’il a reçu une preuve de cette grave faute.

Vous n’y avez rien compris ? En tout cas la différence encore takfiriser celui qui faute par ignorance et takfiriser celui qui ne condamne pas systématiquement le précédent (thèse de Hazimi) est plus que subtible. Le shaykh Hazimi incarcéré en Arabie saoudite semble influent dans les milieux wahabites, et, en prenant position sur un point de doctrine totalement ésotérique, Daech règle probablement des problèmes internes d’influence dont peu de gens au monde comprennent les enjeux.
Pour ce qui nous concerne, le plus significatif est de voir Daech régler des querelles doctrinales, et proclamer que quelqu’un est trop extrémiste et intolérant (!) au risque de créer des tensions chez ses partisans et donc de multiplier le nombre de ses ennemis, de ses déçus et de ses dissidents, au moment où sa survie physique et territoriale est la plus menacée.

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