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Post-vérité : quoi de nouveau ?
Personne ne doute que l'on ait systématiquement menti en politique bien avant Machiavel. Ni que les foules soient sujettes à des emballements. La notion de post-vérité implique plus : qu'il y ait, certes, beaucoup de fausses marchandises sur le marché des opinions, mais aussi qu'ils soient efficaces et enfin qu'il ne serve guère de les démasquer. Comme si, sur un public hostile à toute notion d'expertise, d'autorité ou de contrôle, les archives, photos, témoignages ou chiffres n'avaient plus de prise. Comme si la politique cessait de débattre du souhaitable pour se réduire à administrer le vérifiable ou à repérer des manœuvres. Comme si, au camp des rationnels ou des véridiques, s'opposait celui des crédules, indifférents à ce qui ne confirme pas leurs craintes ou leurs désirs. Cela peut se résumer dans la thèse que "les gens s'en foutent". Comprenez qu'ils se décident au détriment des faits, les gouvernants en les méprisant ostensiblement, les gouvernés en choisissant les premiers en dépit des leçons de la réalité.

En France, un "nous sommes à l'ère de la post-vérité!*" sur un plateau de télévision, prélude à la dénonciation d'une rumeur en ligne (financements imaginaires à E. Macron ou abus supposés des migrants p.e.). Cela traduit une surprise, non dénuée de mépris de classe : les électeurs croient pareilles absurdités au lieu d'écouter les compétents et les modérés.
À supposer même que les masses soient si crédules ou que la rhétorique des falsificateurs soit si efficace, reste un problème de vases communicants. La confiance ou ce temps de cerveau humain que les crédules victimes accordent aux rumeurs en ligne, réseaux sociaux complotistes et machines d'influence étrangère, ils les retirent de quelque part. Ils les retirent aux médias "classiques", aux autorités politiques ou techniques, aux classes éduquées, aux journalistes "professionnels", aux experts, etc. Derrière la crédulité face au pair, le scepticisme face au supérieur.




Dans l'entre-deux-guerres des chercheurs (Institute for Propaganda Analysis, Thchakotine, École de Francfort). mettaient en garde le peuple naïf contre la propagande venue d'en haut. La désinformation et l'influence d'État ont été repérées et commentées depuis longtemps. Désormais, l'intellectuel critique s'est reconverti et dénonce la haine et le mensonge qui remontent des réseaux sociaux, fachosphère, altersphère, complosphère, djihadosphère et autres : il supplie le peuple de se rassoir devant son écran de télévision et de relire des éditoriaux à l'ancienne, bien modérés. L'ère de la post-vérité ne serait pas celle du mensonge d'État administré verticalement ou de l'hégémonie idéologique des dominants dominant aussi le critère du crédible. Mais l'ère où monte la conviction des masses que la vérité est ailleurs et leur propension à en chercher un substitut surtout sur les réseaux sociaux.

Faisons crédit au concept de "post-vérité"* d'un peu plus de complexité. Il se décline sur au moins trois niveaux d'interprétation : intentionnalité, crédulité , facilité.

Le discours "accusatoire" et stratégique attribue tout à l'impudence des démagogues et à l'habileté des sophistes qui abusent les masses. Ainsi Trump affirmant que plus d'un million de votes illégaux avaient été à sa rivale. Ou sa porte-parole soutenant que l'investiture du nouvel élu avait rassemblé plus de monde qu'aucune autre. Ce sont des contre-évidences dont les journalistes ont fait des gorges chaudes sans avoir eu beaucoup de mal à infirmer ces affirmations. Mais la théorie du culot éhonté n'explique rien. Le problème n'est pas qu'il y ait des fabulateurs, mais qu'ils soient crus. De même accuser la Russie de Poutine de déstabiliser le monde via ses médias internationaux, Rossia Today et Spoutnik n'aide pas à comprendre pourquoi tant d'électeurs adhèrent aux thèses populistes kremlinistes. Ils ne sont guère influencés par Radio Vatican ou Al Jazeera en anglais. Nul ne doute que sévissent des désinformations d'État, des intoxications stratégiques, des idéologues fous, des manœuvres en lignes. Et il y a un intérêt économiques à attirer des visites par les nouvelles les plus surprenantes (click bait *) ; il est tentant de lancer des canulars (hoaxes)* démultipliés. Sans compter les risques d'affirmations sans vérification ou les occasions d'erreurs matérielles dans une production d'information instantanée. L'existence d'une offre abondante de faux (ou de non vérifié suivant les critères du journalisme "sérieux") ne suffit pas à établir que la supposée post-vérité inaugure une "ère" nouvelle.

Le discours "décadendiste" renvoie la responsabilité aux consommateurs de faux. Donc à un facteur sociologique ou culturel : l'air du temps ou le sens moral affaibli (on accusera suivant le cas le relativisme, la téléréalité, la perte de l'éthique républicaine ou le règne de la marchandise de cette perte de passion pour le vrai). Les opinions seraient moins abusées qu'indifférentes au critère de vérifiable. Attirées par l'outrance, méfiantes devant toute compétence, les voilà prêtes à croire ce qui satisfait leurs passions.
L'idée a déjà quelques années. "L'ère de la post-vérité" était le titre d'un livre de 2004 (R. Keyes) et qui se référait à des travaux fort sérieux sur le "bullshit"* (dont la traduction française la plus polie serait "baratin"). Ainsi, "On Bullshit" du philosophe H.G. Frankfurt. La thèse est qu'au-delà du simple mensonge (relation délibérément erronée de faits que l'on sait vrais), se répand une rhétorique déconnectée de la réalité, faite pour séduire ou sidérer. Nos sociétés où tout est affaire d'image et où règne l'insignifiance produit donc à la chaînes des individus qui enjolivent leur propre image. Ils s'attachent à tout ce qui brille et croient volontiers tout ce qui correspond à leur fantasmes.

L'imposteur, prêt à tout soutenir pourvu que cela plaise, refléterait un monde libéral où il y a intérêt, économique ou politique, à affabuler. Admettons. Mais quand les impostures sont sensées expliquer le vote de millions de gens, cela ne signifie par seulement qu'il soit rentable de mentir, mais que les faits ont perdu leur prestige. Ils ne fournissent plus l'argument suprême pour limiter le domaine des demandes dans le cercle de la raison et aux frontières du faisable. Le "Il n'y a pas d'alternative", slogan de M. Tatcher disait déjà qu'il n'y aurait qu'une économie ou une politique possible. Mieux, le réel n'est plus juge qui tranche des actions forces politiques mais la barrière qui les divise si l'on croit en un schéma parti des faits contre parti des émotions.

Serions nous si indignes de nos ancêtres ? Eux-mêmes étaient-ils si indemnes d'égarements idéologiques il y a vingt ou cinquante ans ? Aujourd'hui, une fraction de la population, jouissant souvent d'un avantage économique, politique, social et culturel se crédite aussi d'un capital épistémique : le privilège de vivre dans le vrai monde. À ses yeux, ses adversaires ne peuvent se montrer si agressifs que sous l'effet d'une illusion pernicieuse : la radicalisation comme effet de falsification. Le discours sur la post-vérité devient un diagnostic désignant de sous-citoyens. Autre échec pour les mythes du soft power*, de la société de la connaissance et de la transparence.


Une lutte pour la confiance et l'attention


Le discours "technologique" -ici le médiologue dresse l'oreille - renvoie la faute aux réseaux sociaux. Ils permettent de produire de pseudo nouvelles ou des images truquées avec un simple logiciel. Ils aident à les diffuser par des relais. Les communautés (qui "likent"*,recommandent, citent, créent des liens, etc.) contribuent, recommandent et embellissent. Toute source vaut toute autre pour qui cherche de clic en clic ou du moins, chacune a sa chance d'être reprise si le contenu est surprenant ou s'il flatte un fantasme. Le faux s'est démocratisé, au stade de la fabrication, de la diffusion ou de la réception. Il est même renforcé par un effet automatique de confirmation. Des algorithmes recommandent des contenus comparables à ceux que l'on vient de consulter et, par un effet de "bulle", (chaque communauté tendant à s'isoler, chaque usager à se rapprocher de plus en plus de ce qui confirme ses préjugés) la vérité se perd dans le cyberespace. Le réel passe à la carte, quand toutes les versions sont disponibles et tous les délires contagieux.

La mise en cause des réseaux sociaux opère un tête-à-queue complet par rapport à ce qui se disait au moment des printemps arabes. Il était alors bien vu de célébrer les réseaux sociaux qui échappaient aux censures d'État, le Web 2.0 qui aidait les journalistes-citoyens et dissidents à révéler les turpitudes des régimes. On exaltait l'intelligence collective des foules en ligne, et la capacité d'action et de coordination qu'offraient les réseaux aux activistes. Six ans plus tard, la peur des égarements populaires a renversé la perspective et la question qui se pose au cercle de la raison est de ramener aux médias classiques une opinion surexcitable.

En témoigne la réaction desdits médias mainstream* qui traquent les "fakes" en ligne, rectifient les erreurs, chassent les intox et ramènent à la raison, éventuellement mobilisent des algorithmes pour éloigner les naïfs de la tentation (les sites suspects p.e.). Quel organe de prestige n'a pas sa rubrique désintoxication et repérage ? Du statut de sélecteurs d'une information qu'ils recueillaient, sélectionnaient puis répandaient, les médias deviennent rectificateurs. Bénéfice collatéral : leur mobilisation au nom des procédures de vérification qui étaient sensées caractériser leur profession, évacue toute tension : il ne s'agirait que faits, pas de pouvoir ou d'idéologie, moins encore d'opinion divergentes s'exprimant ou pas. Circulez.

Mais cela nourrit un cercle vicieux. Ainsi accuser les services étrangers ou une quelconque "sphère" de fausser les élections, c'est a) reprendre un schéma de Guerre froide (on ne peut être anticapitaliste donc antidémocrate que sous l'influence de la subversion) b) prêter aux "trolls*" ou aux idéologues 2.0 une force rhétorique inexplicable face à l'énorme concurrence médiatique du Vrai c) supposer un complot des complotistes et fantasmer sur le camp des fantasmes. Mais c'est surtout fournir des arguments à ceux qui pensent que le Système dissimule la part la plus sombre de la réalité et que les médias ne sont là que pour assurer leur hégémonie idéologique

Le mystère est-il que que le faux prolifère, que des millions de gens se persuadent que "la vérité est ailleurs" ou que les médias de masse ne fascinent plus les masses ? Accuser des manipulateurs comme ennemis du vrai, se plaindre de l'abaissement du débat public ou dire que les communautés en ligne développent une interprétation arbitraire, c'est nommer des symptômes.
Ou c'est esquisser un projet de limitation des débats en démocratie.
Le chemin est gardé d'un côté par tous les dispositifs politiquement corrects prompts à déceler de la haine ou de la discrimination. Sur l'autre flanc le fact-checking*, contrôle les marchandises informationnelle en circulation et les compare le plus souvent aux documents officiels comme pierres de touche. La confrontation des subjectivités propres aux démocraties est transforméeen un lutte des rationnels factuels conte les émotifs vite suspects d'extrémisme. Le conflit idéologique dont la société de communication croyait nous avoir guéris revient. Mais le dissensus porte sur l'objet même de la politique, la définition du réel sur lequel exercer des rapports de pouvoir.

Fake news La grande peur
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