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Du mépris comme idéologie 3
Accepter le conflit

L’idéologie du mépris (les lucides contre les bêtement haineux) n’est pas le mépris de l’idéologie, c’en est, disions-nous, la dissimulation : la lutte des projets et intérêts réduite à de la caractérologie. Ou plutôt à la pseudo critique dépolitisante, psychologisante et moralisante
Outre que cette posture est gratifiante pour le « bon et beau » qui la soutient, elle lui fournit une cible a priori condamnée par sa stupidité et par l’évolution du monde, l’économie et la technologie et l’avancée des « valeurs » universelles. Ce qui est une façon de dire que l’Histoire est finie ou que, depuis la chute du monstre totalitaire en 1990, la partie est jouée, sauf tricherie honteuse (démagogues exploitant les passions inavouables, déstabilisation sur le Net, etc.). Les populistes seraient donc la négativité absurde d’un monde sans contradiction.

Mais - au-delà de leur ressentiment présumé - qu’y a-t-il de commun entre les populistes de droite et de gauche ? Beaucoup disent, un style plus qu’une doctrine, et une légitimité (référée au peuple, au passé, à la communauté) plutôt qu’un programme pour un futur désiré. Reste qu’il nous semble qu’ils expriment au minima trois besoins :
de protection : face au déclassement socio économique, à l’avenir qui sera pire pour les descendants que pour les parents (à rebours de la religion du développement) ils réclament le secours de l’État Providence ou de la souveraineté
d’identité, bien sûr, puisqu’ils ont peur de perdre leur place dans la transmission d’un passé commun ou dans la solidarité d’une classe. Disons que c’est de l’insécurité culturelle.
de représentation puisque face au discours hégémonique, ils se réclament à la fois du peuple authentique et d’une parole libre qui oserait dire le vrai.

C’est la trilogie précarisation, aliénation et exclusion de la parole, et ce n’est pas uniquement dans la tête des gens.
On peut donc faire une lecture plus fine du populisme. Certains libéraux commencent d’ailleurs. Dans un livre qui a eu un succès international, Le peuple contre la démocratie, Y. Mounk se propose d’expliquer la contradiction entre la démocratie du peuple (en tant que capacité de réaliser pleinement sa volonté, sans médiation) et la démocratie libérale, celle de l’État de droit et de la protection des règles et libertés.

Rendons lui la justice que, bien qu’il ne laisse pas de doute sur ses engagements et adopte un ton apocalyptique dès qu’il esr question de Trump, il cherche au moins des causes rationnelles derrière bizarre rupture entre le peuple et cette démocratie libérale. Il pointe le rôle des réseaux sociaux qui permettent une expression qui n’est pas celle des élites, la stagnation économique qui trahit les espoirs de l’État providence et le besoin d’appartenance hostile au multiculturalisme. Que ces analyses, plutôt vraies d’ailleurs et relevant d’un appel à la modération (un peu plus de justice sociale et un peu moins de politiquement correct) , puissent constituer une démarche audacieuse qui excite les médias, voilà le vrai problème.

On pourra chercher d’autres pistes dans le livre provocateur de Chantal Mouffe, Pour un populisme de gauche. Se réclamant de Gramsci, la philosophe postmarxiste est bien plus innovante. Elle aussi oppose principe de démocratie (pouvoir du peuple) à celui du libéralisme (individualisme et universalisme), mais, beaucoup plus finement, elle met en cause non la nature de la tension entre les deux principes, au profit du libéralisme un moment proclamé triomphant. Situation qu’elle décrit comme post-démocratique parce que post-politique dans la mesure où « ces dernières années, sous l’effet de l’hégémonie néo-libérale, la tension agonistique entre les principes libéraux et démocratiques...a été éliminée. » Notre problème proviendrait non pas de l’excès mais du déséquilibre du conflit régulé qui devrait assurer la dynamique du système politique. Le réel, donc le principe de tension inhérent à la vie de la Cité, se vengerait au cours de ce « moment populiste ». D’où son projet, sur lequel nous reviendrons de relégitimer la confrontation, de radicaliser la démocratie et de lutter pour une nouvelle hégémonie au sens gramsciste. L’idée de Chantal Mouffe est littéralement de « construire » un peuple, en rassemblant diverses formes de résistance à la post-démocratie, donc de façonner un ordre hégémonique alternatif, des pratiques économiques, politiques, culturelles qui produiront le futur sens commun prédominant. Produire les nouveaux symboles partagés et donc tracer les nouvelles lignes de rupture idéologiques.On a le droit de trouver cela utopique, mais on peut difficilement contester la justesse de sa démarche assez inspirée de Carl Schmitt : rétablir la distinction fondamentale entre le rapport externe ami/ennemi (antagonisme) et le rapport interne à la République : « l’agonisme » ou relation entre adversaires.


Sur l’idéologie du mépris : 1
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