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Guerre de l’information et guerre au terrorisme
Rumsfeld : nous perdons la bataille de la propagande

La conférence du 17 Février dernier du Secrétaire à la Défense prononcée devant le prestigieux Council of Foreign Relations s’ouvrait sur une citation sur la Guerre Globale au Terrorisme : «Pour plus de moitié, cette bataille a lieu sur le terrain des médias… nous menons la bataille des médias pour le cœur et l’esprit (des musulmans)». Une phraséologie familière aux auditeurs (the battle for hearts and minds rappelait à beaucoup un slogan de la guerre froide). Et une idée évidente pour beaucoup de faucons. Mais cette fois la citation était d’al Zawahiri, pas de G.W. Bush. Non seulement les terroristes ont parfaitement compris les règles de la guerre de l’information et des symboles, mais -ajoutait en substance Rumsfeld – ils s’adaptent mieux, plus vite et plus efficacement que nous, les Américains. Pour un peu, il aurait avoué : «ils vont gagner».

Quelques jours auparavant le président US dans son discours sur l’état de l’Union, et Rumsfeld lui-même avaient souligné que la guerre contre le terrorisme durerait sans doute quelques décennies. Ce serait une longue guerre » : l’ expression n’était pas employée par hasard . Même dans les milieux néo-conservateurs, des experts militaires comme Ralph Peters commencent à parler d’une «Contre-révolution dans les Affaires Militaires». Traduisons : la Révolution dans les Affaires Militaires (Revolution in Military Affairs), est la doctrine officielle du Pentagone. Son but est d’assurer la supériorité de l’armée américaine dans tous les domaines par la technologie, et particulièrement celles de l’information et de la communication, censées permettre de tout surveiller, de frapper et de désorganiser l’ennemi instantanément et intelligemment, de mener des « opérations psychologiques » sur l’opinion, etc.

Or, constatait, Ralph Peters, dans un article très remarqué du Weekly Standard, en dépit de nos moyens humains, financier, matériels et technologiques, nous sommes incapables de gagner une guerre de la foi contre des gens qui sont prêts à sacrifier leur vie comme kamikazes, une guerre idéologico-médiatique contre l’intelligentsia «libérale» qui donne toujours tort aux USA. Et même ajoutait-il, nous serions incapables de gagner une guerre contre la Chine, prête à supporter des sacrifices et à perdre des millions d’hommes.

Bref, l’atmosphère n’est pas à l’optimisme à Washington et il n’y a plus guère que quelques européens, pseudo-experts cathodiques en terrorisme, pour proclamer qu’al Qaeda multiplie les aveux de faiblesse, que la démocratisation du Moyen Orient est un succès et que les USA progressent lentement mais sûrement.


Comment Rumsfeld (et Peters, et d’autres..) analysent-ils la situation ? Leur constat est sans appel : la vidéo légère et bon marché ou le site Internet sont devenus les meilleurs alliés des jihadistes. Leurs slogans et leur propagande circulent partout, instantanément et sont relayés dans le monde arabo-musulman. Pire : les chaînes d’information arabophones sont majoritairement hostiles à l’Occident et véhiculent toutes les accusations d’atrocités contre l’armée américaine (les Corans profanés de Guantanamo, par exemple). Elles « empoisonnent les audiences » pour Rumsfeld et montent en épingle toute rumeur sur les atteintes au droit de l’homme ou l’islamophobie dans le camp américain, mais négligent tous les crimes commis par les adversaires de l’Occident. Et les élites occidentales sont toujours prêtes à battre leur coulpe et à excuser leurs adversaires.

Bref l’enenmi a l’initiative, il utilise « the full range of media », tous les médias (y compris les self media, légers à la portée de tout un chacun), il est rapide, il est inventif, Nous, par contre, ajoute Rumsfeld, nous sommes lents, nous jouons en défense. Nos soldats sont mal entraînés à la communication. Nous sommes archaïques. Et le chef du Pentagone d’exprimer sa nostalgie du bon vieux temps de la guerre froide où l’on menait la guerre culturelle contre les Rouges à travers l’US Information Agency et Radio Free Europe.

Mais ce que n’a pas réalisé Rumsfeld, c’est que les radios émettant au-delà du rideau de fer étaient crédibles, parce qu’elles représentaient les armes des faibles et des dissidents contre un pouvoir monolithique qui contrôlait tout. Aujourd’hui, ce que disent les médias occidentaux ou pro-occidentaux est interprété dans une grande partie du monde arabe comme les mensonges des maîtres du monde. Il ne suffit pas de disposer de moyens considérables, encore faut-il que le message rencontre une réception favorable. Un récent sondage cité par Newsday révélerait que 88 % des sunnites irakiens et 41% des chiites soutiendraient les violences anti-américaines. Nous ne savons pas si ces chiffres sont très scientifiques, mais une chose est certaine : les USA ne gagneront pas ces audiences-là en multipliant les programmes musicaux sur leur chaînes arabophones comme al Hurrah. Et moins encore en engageant une société privée comme le Lincoln Group pour faire passer sans l’avouer des articles favorables aux USA dans la presse irakienne. Dans tous les cas, se faire prendre les doigts dans la confiture n’était pas ce qu’il y avait de mieux à faire.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger l’importance d’un véritable tabou aux USA : celui qui interdit de « mentir » aux siens Gagner les « cœurs et les esprits » du ROW (Rest of the World), faire de la « guerre cognitive » ou du « management de la perception » (traduisez : mentir, manipuler, désinformer..) sur des étrangers, c’est une chose.

Tromper l’opinion américaine, est d’une tout autre gravité. Un certain Office of Strategic Influence, dont l’existence avait été révélée en 2003 et qui aurait eu pour mission de mentir ou d’influencer l’opinion nationale, avait été dissout en grande hâte quand son existence avait été révélée par la presse. Or, comme le fait remarquer Rumsfeld lui-même, quand on mène des opérations sur des audiences extérieures, notamment via Internet, il est difficile de ne pas toucher ipso facto de bons Américains. Un point que pourrait bien soulever un juge un jour…


La guerre de l’information made in USA mobilise des sommes considérables. Un récent rapport de l’ONG Governerment Accountability Office révèle que, de 2003 à 2005, le département de la défense a dépensé 1 milliard 100 millions de dollars en contrats avec des agences de relations publiques ou assimilées pour développer sa propagande. L’argent ne semble pas être un problème. À titre d’exemple, Condoleeza Rice a annoncé récemment une rallonge de 75 millions de $ pour l’opposition iranienne.

Et ce ne sont pas non plus les professionnels compétents qui manquent aux USA, seul pays à être doté d’un sous-secrétariat d’État à la « Diplomatie Publique » (traduction pudique de propagande à l’usage des populations étrangères). Quant aux « psyops », les opérations psychologiques menées directement par l’armée, elles ne sont pas négligées non plus. Pour suivre au jour le jour le développement de ces opérations de communication largement confiées à des sociétés privées, il suffit de consulter les sites d’organisations comme Media Matters for America et le Center for Media and Democracy, Sourcewatch.org… Bref, l’effort de propagande US n’a rien d’occulte pour qui se donne la peine de se renseigner. Nous-mêmes en avions décrit largement les mécanismes dans « Quatrième Guerre Mondiale » .

Mais tout cela ne sert à rien, surtout dans une atmosphère où les scandales d’affaires d’écoutes, de tortures, de prisons et de vols clandestins,etc. tombent tous les jours dans la presse américaine. L’attitude embarrassée des autorités dans l’affaire des caricatures danoises n’y a rien changé : la Maison Blanche, dans le plus pur style « Évitons le choc des civilisations » a commencé par manifester sa désapprobation de l’offense faite aux musulmans avant de commencer à s’inquiéter des violences instrumentalisées qui ont éclaté pour protester contre le blasphème. Tout cela en vain…



De façon plus générale, la guerre de l’information, dans tous les sens du terme, reste au cœur de la stratégie américaine. Un document de 2003 récemment disponible sur la Toile : «Information Operation Road Maps», pur chef d’œuvre de jargon pentagonien. On y apprend combien l’armée américaine continue à compter sur son « infodominance » dans tout le « spectre » des opérations informationnelles : rendre le champ de bataille « transparent », surveiller l’adversaire, être capable de détruire ou perturber ses systèmes d’information. Et surtout mener la propagande auprès des armées ou des populations ennemies ou neutres. Comme l’ont noté beaucoup de commentateurs, le rapport fait une large place à l’idée de « fight the Net » : combattre Internet. Le cyberespace est donc considéré comme un champ de bataille décisif, voire peut-être comme un territoire hostile. Le pays qui se vantait d’avoir inventé Internet va-t-il y perdre sa bataille contre un ennemi qui, lui, se réclame du salafisme, doctrine des pieux ancêtres remontant au XIV° siècle.


FBH

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