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Loi contre la manipulation, le retour
La loi revient. Retoqué par le Sénat, le projet dit désormais « contre la manipulation de l’information » (après avoir visé les fakes) est représenté en seconde lecture à l’Assemblée nationale le 9 octobre . Donc, il faut à nouveau repousser un texte liberticide, absurde et probablement contre-productif. Nous aurons l’occasion de revenir sur ce dispositif qui vise, en période électorale, à inciter le plateformes (qui, soit dit en passant, le font déjà sacrément toutes seules) à retirer des contenus suspects et à inciter le CSA à retirer la capacité de diffusion à des médias étrangers dits « de propagande ». Sur le fond, ce type de législation visant à protéger les faibles cerveaux de nos concitoyens contre des manœuvres présumées déstabiliser la démocratie est absurde.

Autour du concept flou mais mode de manipulation, s’articule une vision que l’on peut résumer ainsi :
- Certes il y a toujours eu des rumeurs, de la désinformation, des mensonges d’État au cours de l’Histoire (de la fausse donation de Constantin, aux Armes de Destruction Massive de Saddam, les exemples ne manquent pas)
- mais le phénomène a pris récemment une ampleur inédite 1) sous l’action de puissances étrangères (les Russes pour ne pas les nommer) qui profitent de notre liberté et de notre technologie pour nous déstabiliser, 2) à cause de la réceptivité des mileux populistes ou populaciers aux théories complotistes anti-Système et 3) parce que les réseaux sociaux permettent de dire n’importe quoi et de s’isoler entre gens qui pensent n’importe quoi
- donc il appartient à l’État de contrer ces manœuvres. Ou plus exactement, il doit intervenir auprès des plateformes Internet (détentrices du vrai pouvoir) pour les faire interdire. Et, faute de pouvoir faire disparaître des contenus nocifs, démasquer les puissances occultes (bots, services étrangers, médias au service d’une puissance et d’une idéologie)...

Bien entendu, nous n’allons pas prétendre qu’il n’y a pas de gouvernements qui pratiquent la propagande idéologique (alias diplomatie publique, alias subversion) par les moyens les plus modernes. Ni qu’il n’y ait pas en ligne des crétins capables de croire n’importe (donc de ne pas croire des évidences factuelles ou scientifiques bien établies). Ni qu’il n’y ait aucun risque de confusion ou de propagation de contenus absurdes et délirants en ligne.

Mais l’approche adoptée relève d’une première confusion conceptuelle, en ce sens qu’elle amalgame (volontairement ?) trois phénomènes.
La falsification. Il y a bien, en effet, de fausses nouvelles. C’est-à-dire fabrication délibérée de fausses images (photos, vidéos, retouchées ou mal légendées), de faux texte (A n’a pas dit X) ou de faux événements (on rapporte ce que l’on n’a pas constaté et on invente une situation imaginaire).
L’interprétation. Les mêmes faits, soit vrais, soit faux, peuvent donner lieu à des lectures orientées ou idéologisées. Celles-ci peuvent tantôt établir un hiérarchie ou une qualification, tantôt les intégrer dans des schémas explicatifs (cas limite : le complotisme). Sur une échelle qui va de l’interprétation sélective au franc délire.
L’intention. C’est-à-dire en l’occurrence la stratégie dont la finalité peut être soit de faire adhérer à une vision du monde, soit de créer de la confusion, de rechercher le chaos, de saper la confiance d’une population, que ce soit des citoyens ou des consommateurs, dans une autorité, État, experts, médias, qui affirme certaines choses.

En passant de la criminalisation d’une pratique (trucage délibéré) à celle d’une volonté supposée d’imposer certaines valeurs ou de contester certaines visions du réel, la loi renforce ce que nous avons nommé dans des articles précédents idéologie du mépris. C’est une réduction de la critique ou de l’opposition à une erreur cognitive (les manipulés pensent mal parce qu’ils sont abusés) ou à une volonté perverse.

Par ailleurs cette volonté de contrôle et de rectification vise la mauvaise cible. Si une partie de la population est prête à adhérer à des affirmations mal étayées ou à des explication mal établies, c’est surtout parce qu’elle n’a plus confiance dans les appareils idéologies autrefois censés établir ce qui était vrai ou faux. À commencer par les médias vicitimes d’une immense crise de scepticisme. Fou est celui qui dénonce les effets dont il chérit les causes. Mais plus fou encore celui qui confond les causes et les effets. En l’occurence ces causes sont un immense crise de légitimité de nos systèmes libéraux et « ouverts », une rupture idéologique entre deux parties de la population (grosso mode élites progressites contre masses populistes inquiètes et déclinistes). Et enfin une immense déception dans les capacités des technologies numériques d’établir le consensus par la pluralité des sources et la capacité conférée à chacun de s’exprimer et d’informer.

Donc la mobilisation reprend et nous reviendrons sur la critique de ce projet de loi. Nous en avons parlé aux Géopololitiques de Nantes, nous en reparlerons à un colloque à l’Assembléee Nationale... On continue.

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