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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Battisti le retour
Une nouvelle passée presque inaperçue : longtemps réfugié au Brésil, Cesare Battisti (condamné en Italie pour quatre meurtres politiques) a été pris en Bolivie ; il sera sans doute extradé au Brésil, puis envoyé en Italie. Les juges transalpins ont longtemps eu l'impression que le fugitif soutenu par une large mobilisation médiatique et par des pétitionnaires célèbres, bénéficiait de toutes les facilités pour s'échapper face à des autorités, notamment françaises, plus embarrassées que franchement répressives.

Condamné en 1993 par contumace pour quatre meurtres commandités pendant les « années de plomb », ce dirigeant des Prolétaires Armés pour le Communisme s’est éfugié en France où il devint auteur de romans policiers ; il s’abrita chez nous de 1990 à 2007 où, menacé d’extradition, il put s’enfuir pour le Brésil sans trop en avoir été empêché par la police. Au Brésil, il fut tranquille à nouveau jusqu’à l’élections de Bolsonaro.
Au-delà de la personne de Battisti et des appuis, peoples et politiques qui l’ont si longtemps protégé, il est un vivant rappel d’un long contentieux surtout franco-italien qui n’a rien à voir avec Salvini. Déjà dans les années 90, on l’appelait terroriste d’un côté des Alpes, activiste de l’autre.
Mais le contentieux franco-italien soulève bien d'autres incompréhensions. Nous reprenons ci-dessous un texte que nous écrivions il y a une dizaine d’années à ce sujet :

« - Il y a d'abord le sentiment d'insulte qu'éprouvent nombre d'Italiens qui rappellent que leur pays ne pratique ni la peine de mort ni la torture, qu'il a l'habitude de soigner les détenus qui font une dépression ou une grève de la faim et que nous serions peut-être agacés si un terroriste ayant tué en France pouvait se réfugier vingt ans en Italie pour y être finalement intouchable de fait. 

Il y a par ailleurs quelque contradiction à féliciter la justice italienne de son courage face à la Mafia, aux puissants corrompus de l'affaire "Mani pulite" ou simplement de sa pugnacité face à Berlusconi, pour ensuite considérer qu'elle se trompe systématiquement lorsqu'il s'agit d'un condamné d'extrême-gauche. S’y que si nous voulons construire l'Europe judiciaire ou l'Europe tout court, il n'est pas bon de traiter un pays démocratique comme si c'était une tyrannie persécutant les prisonniers politiques.

- Surtout, le fonctionnement de notre système échappe totalement à nombre de nos amis italiens.
Tout d'abord, nous nous référons souvent à la "doctrine Mitterrand" en matière de réfugiés italiens. Dans une démocratie parlementaire comme l'Italie, l'idée que le Président de la République puisse bloquer une décision de justice, promettre une protection en tenant pour acquis que ses successeurs, même de l'autre bord politique, y seront tenus, cela ressemble à une dérive monarchique. N'oublions pas que notre constitution est souvent comparée là-bas à celle de Salazar.

Sur le fond, d'ailleurs que dit la "doctrine Mitterrand" ? Elle tient surtout en quelques phrases.

Il évoque devant le 65° Congrès de la Ligue des droits de l'homme : « Les réfugiés italiens (...) qui ont participé à l'action terroriste avant 1981 (...) ont rompu avec la machine infernale dans laquelle ils s'étaient engagés, ont abordé une deuxième phase de leur propre vie, se sont inséré dans la société française (...). J'ai dit au gouvernement italien qu'ils étaient à l'abri de toute sanction par voie d'extradition (...)."

Dans une déclaration souvent citée à Bettino Craxi, le président français précise : " « Nous avons environ 300 Italiens réfugiés en France depuis 1976 et qui, depuis qu’ils sont chez nous, se sont "repentis" et auxquels notre police n’a rien à reprocher. Il y a aussi une trentaine d’Italiens qui sont dangereux mais ce sont des clandestins. Il faut donc d’abord les retrouver. Ensuite, ils ne seront extradés que s’il est démontré qu’ils ont commis des crimes de sang. Si les juges italiens nous envoient des dossiers sérieux prouvant qu’il y a eu crime de sang, et si la justice française donne un avis positif, alors nous accepterons l’extradition.(…) Nous sommes prêts à extrader ou à expulser à l’avenir les vrais criminels sur la base des dossiers sérieux. ».
"
Enfin une troisième déclaration du 1° Février 1985 est plus explicite encore : "Oui, j’ai décidé l’extradition, sans le moindre remords, d’un certain nombre d’hommes accusés d’avoir commis des crimes. Je n’en fais pas une politique. Le droit d’asile, dès lors qu’il est un contrat entre celui qui en bénéficie et la France qui l’accueille, sera toujours et a toujours été respecté ; il n’était d’ailleurs pas demandé, dans la circonstance, en temps utile. ". Mitterrand évoque ensuite : "une trentaine de terroristes actifs et implacables. Ce sont justement ceux qu’on ne contrôle pas, c’est à dire qu’on ne sait pas où ils sont ! On dit qu’ils sont en France ? La France est quand même un pays - sans que je puisse préjuger en quoi que ce soit de ce qui se passera demain - dans lequel on a connu une trace moins sanglante qu’ailleurs, même si elle est encore trop sanglante. Mais je dis hautement : la France est et sera solidaire de ses partenaires européens, dans le respect de ses principes, de son droit : elle sera solidaire, elle refusera toute protection directe ou indirecte pour le terrorisme actif, réel, sanglant."

L’idée que l’on retint globalement en France fut pourtant de ne pas extrader les terroristes italiens s’ils étaient de gauche, interprétation qui fut appliquée par des gouvernements de droite. »

Par une bizarrerie historique, notre pays a ainsi traité pendant des années (et y compris sous Sarkozy qui protégea la brigadiste Marina Petrella). Quel que soit le jugement moral que l’on porte sur cette histoire, ou ce que l’on pense de la prescription, reste que l’affaire Battisti va réveiller un vieux contentieux. Et qu’elle a de bonne chances de nourrir une francophobie

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