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Qui a dit guerre civile ? 6

Après la onzième journée de manifestation des Gilets jaunes, nous sommes entrés dans une guerre de position au sens de Gramsci : chacune des parties joue l’usure, se cherche des alliés, expérimente des innovations stratégiques (nuit jaune contre foulards rouges, par exemple), compte sur ses forces morales, mais personne ne tente d’engager une bataille décisive et n’entrevoit d’objectif de conquête définitif.

Côté Macron, on joue de plusieurs ressorts, après avoir tenté de réduire la révolte des classes périphériques :
A) à un malentendu qui pouvait se résoudre avec de la pédagogie, des crédits (dix milliards quand même!) et un heureux mélange de fermeté sur les objectifs et de gestion de la communication. Thème : les gens ne voient pas assez vite le résultat de la réforme, expliquons et accélérons.
B) à un complot fascisant (sans doute soutenu par l’étranger) d’extrémistes en chemise brune ennemis des valeurs de la République. Thème : nous sommes les nouveaux Résistants, les Crs nous protègent des SS, et la REM est un rempart contre la barbarie.

Nous sommes passés à une phase où le Président repris l’initiative sur plusieurs points :

1) Il touche les dividendes du thème de la violence, de l’usure et de la division : un partie de la population s’obsède sur les brutalités des casseurs et tout interlocuteur, surtout sur un plateau de télévision, doit, avant d’énoncer la moindre parole, assurer qu’il condamne fermement la violence, sans ambiguïté, ni double pensée, ni réticence, etc. A minima ce sont des points gagnés en termes d’agenda ou de lutte pour l’attention. Plus on parle des casseurs, moins on parle des dominés. Au mieux, cela accrédite (comme cela a fonctionné avec la droite et la gauche pendant la présidentielles) l’idée un camp des modérés modernes contre tous les extrémismes.

2) Il place les opposants devant une double contrainte. Ou bien accepter le dialogue en s’engluant dans les méandres des choix multiples, des divisions, des contestations de la procédure et des questions préalables au cours du Grand Débat. Ou bien apparaître comme des nihilistes qui cherchent le chaos pour le chaos. Macron joue l’horloge et le maître des horloges. Sans parler de l’intérêt d’une liste Gilets jaunes, avec le soutien moral de Tapie et faisant bien vibrer la corde du refus du populisme de droite. Là encore, a minima, temps gagné, énergie gagnée en attendant les élections européennes.

3) Le thème du parti de l’ordre fonctionne et rapporte des dividendes dans les sondages, surtout à droite, chez les retraités, les couches urbaines. La peur des classes dangereuses version nouveau monde.

- 4) Cela dilue les problématiques économiques, sociales, politiques et surtout culturelles (au sens où les Gilets jaunes témoignent d’une incroyable fracture identitaire, idéologique, de valeurs et de comportements entre catégories supérieures et France dite périphérique invisible) en une sorte de grand comité d’entreprise.

- 5) Macron adore l’exercice du discours marathon. Moins que le contenu du message, c’est la présence corporelle qui compte, avec une performance digne d’un télévangéliste ; l’idée est de montrer qu’il parle et qu’il écoute, qu’il n’a pas peur d’aller au contact, qu’il alterne familiarité et jupiterianité. Entre répétition de l’exploit des présidentielles et lancement de la campagne des élections européennes avec heures de télévision gratuite.

6) Dans le Grand débat, la dimension phatique l’emporte : nous parlons, nous débattons, c’est épatant. Rappel : en linguistique, on nomme « phatique » une des six fonctions du langage, celle dont l’objet est d’établir ou de prolonger la communication entre le locuteur et le destinataire sans servir à communiquer un message). « Allô » est un message phatique destiné à confirmer qu’il y a bien communication, sans aucune information sinon qu’il y a information. De la même façon, le Grand Débat est un échange servant essentiellement à accréditer la réalité de l’échange. Au détriment du contenu, donc du conflit.

Il faut reconnaître que les Gilets jaunes, divisés, sans ligne idéologique ou stratégique claire, n’ont guère su répondre à ces dernières avancées.

Le seul avantage paradoxal qu’ils ont acquis en termes de guerre de l’information est de s’être fait bastonner, arrêter et pour certains crever l’œil. Le niveau de la répression policière - qui sidère la presse étrangère - surprend même ici. Les yeux crevés par les balles de caoutchouc deviennent un fâcheux symbole du rapport du Prince à son peuple. Ici l’image devient ravageuse. Quand on voit presque en direct une scène où le leader GJ Rodrigues est énucléé devant la caméra, les euphémismes de M. Castaner sont difficiles à croire. Gare au martyre qui rassemble les foules.

Et puis, il n’est pas si certain que le temps joue pour le pouvoir. La résolution des troupes macroniennes - à en juger par le rassemblement des foulards rouges, pourtant sur un thème rassembleur celui des apolitiques pour la République et contre la violence - est très relative. Pour nombre de Gilets jaunes, au contraire, tenir est devenu un point d’honneur, l’unique certitude où ils retrouvent de la dignité et de la fraternité. Cela ne débouche pas nécessairement sur la prise du Palais d’Hiver en chantant. Mais il vaut mieux avoir un espoir vague que l’unique perspective de passer trois ans et demi à se faire huer et à attendre le prochain craquement.

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