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Europe, lapins et capitaines
Symboles, symboles..

L’Union européenne a besoin d’unité idéologique (valeurs communes, représentations partagées et adversaires auxquels s’opposer). Mais spécifique au point de voir l’Européen nouveau comme une espèce à part ? Ou comme un surhomme (même si les abdominaux sont assez modestes).

La communication de l’Union Européenne répugne à parler d’une nature propre de la population européenne, d’une culture ou d’une civilisation européenne autre qu’universelle (c’est-à dire que nous devrions nous retrouver dans une identité non identitaire non discriminante). Que faire ? Il faut jouer dans le registre du symbolique ou du merveilleux.

Ainsi, pour le Parlement européen, ce sera Captain Europa qui exaltera nos imaginaires avec ses collants bleus, ses avantages soulignés par un slip doré. Le personnage est inspiré de Captain America (héros de Marvel Comics créé en 1940 et qui luttait contre les nazis). Captain Europa ne va mettre de rouste à personne, ni voler dans les airs, ni arrêter les tanks avec ses superpouvoirs. Il va simplement nous répéter qu’il faut voter. Avec son collant Décathlon, son tricorne et sa petite barbe il doit impressionner les fascistes salviniens ou orbaniens ; ou faire renoncer les Gilets jaunes.

Mais il n’y a pas que Captain Europa. Un dessin animé devenu viral sur Youtube, et financé par une ONG pro-UE, diffuse ce message citoyen « Lapins, ne faites pas le jeu des loups ». Explication : les Européens y sont représentés comme une sympathique communauté de lapins vivant en paix de leurs réserves de carottes. Mais hélas, à l’est, sévit le loup Vladimir qui lorgne sur leur territoire, et plus à l’est, Ping se prépare à faire de bonnes affaires sur leur dos. Enfin, à l’ouest, Donald le troisième loup, hurle on ne sait trop quoi. Or que font ces braves lapins? Certains envisagent bêtement un mur (de l’ouest ?) contre l’immigration ou se disputent sur la façon de répartir leurs carottes. Erreur. Ressaisissons-nous. Car, « quand les eurolapins ne sont pas unis, ce sont les loups qui en profitent ». Conclusion : votez le 26 mai 2019. Je ne vous dis pas pour qui.

En une minute et dix-neuf secondes, toute l’idéologie pro-UE est ici résumée.

- L’homme européen (cuniculus europeanus) est un lapin pour l’homme : il est pacifique par nature et guéri par l’Histoire de toute tentation guerrière ou impériale. Le bon lapin est kantien : il agit de telle façon que sa conduite puisse servir de norme générale. C’est le reste du monde (R.O.W. rest of the world, disent les Américains) qui nous menace de sa volonté de puissance territoriale (Russie), économique (Chine) ou idéologique (Amérique trumpiste). Abritons-nous derrière la grille gentil/méchant.

- Nous n’avons d’autre ennemi que nous-mêmes (nos archaïsmes, nos égoïsmes) : encore un effort de tolérance et de vigilance pour que les loups ne rentrent jamais en Europe. Léporidés, unité, solidarité !

Dans une autre vidéo plus ancienne, produite par la Commission européenne cette fois, et inspirée du film Kill Bill, ce qui était censé parler aux « jeunes », une belle fille en survêtement jaune, était menacée par un maître de kung-fu, par un personnage en turban muni d’un sabre et par un adepte virevoltant de la capoeira brésilienne. Mais la belle européenne faisait une passe magique, se multipliait par vingt-huit et obligeait ainsi les trois agresseurs à s’asseoir pour discuter. Zéro baffe, zéro drame. Il faut dire que le film fut un peu critiqué


La vertu des héritiers honteux


On voit bien la constance doctrinale avec quelques thèmes :

L’Europe, c’est la paix et la prospérité. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle est enviée. Sa réussite historique encourage à persévérer. On la commente souvent en termes quasi sportifs (équipe- enthousiasme, réussite, victoire partagée) donc comme une compétition conventionnelle avec les mêmes règles et les mêmes enjeux pour tous. C’est le modèle universel du succès.

L’Europe, protège, mais dans la liberté, par des normes politique, sociales, écologiques, etc. et pour chacun. Respectant des standards démocratiques élevés, elle se propose d’accomplir le but auquel aspire tout homme raisonnable. Il y aurait donc une tendance historique dominante, dont l’UE serait l’incarnation séduisante : l’extension du marché, de la démocratie, et des droits. C’est le continent de l’exception et de la guérison.

- L’Europe l’emporte mais pas par la force. La bienveillance, pas de la violence. Basée sur le libre consentement des États membres, elle propose un modèle de gouvernance. La carotte et pas le bâton.

Cette représentation idéologique a exercé un pouvoir rassembleur. Ce fut, pour beaucoup, une occasion de recycler des idéaux pacifistes, sociaux-démocrates, libéraux ou autres en une synthèse respectable garantie par le sens de l’Histoire. Ou de trouver la réponse à toutes les questions qui se poseraient (qui n’a assisté à un colloque se concluant par « ce puroblème ne peut être résolu qu’au niveau de l’Europe »?). Convergeons ; transcendons nos différences qui, d’ailleurs, nous enrichissent.

D’où quelques apories remarquables.
Certains citoyens doutent que la prospérité soit si bien assurée et la socialité si apaisée (nous écrivons ceci en pleine révolte des gilets jaunes, sceptiques sur ces points). D’autres se demandent si la paix dont nous avons joui en Europe de 1945 à 1990 n’était pas redevable à la dissuasion nucléaire, à l’équilibre de la terreur, à la protection de l’Otan. Notre pacifisme n’était peut-être pas tant dû aux institutions iréniques qu’au rapport de force pratiques.

Le postulat que l’Europe est comme sortie du malheur et de la belligérance par sa seule sagesse renvoie à un passé mythifié. Elle qui a découvert et envahi d’autres continents, qui s’est auto massacrée deux fois, qui fut le lieu par excellence du heurt des identités, des idées et des croyances..., deviendrait une unité politique purement contractuelle, altruiste ; comme libérée de son héritage, elle ne songe plus désormais qu’à protéger. L’individu dont elle accroît sans cesse les droits. La Nature qu’elle respecte. La richesse générale, la science, les minorités, etc.
Sa particularité serait l’absence d’inimitié, et sa vocation de proposer un modèle sinon de sortie de l’Histoire, du moins d’abolition de ses erreurs.

Le problème de ce projet est l’impasse qu’il fait sur les rapports de puissance, intérêt ou conflit. Ou plus exactement, il les subordonne à la rationalité bienveillante et efficiente. La force de l’idéal peut elle se passer des moyens de la force ? La question n’est pas neuve, mais nous l’avons résolue pendant quelques décennies à l’ombre d’une autre Nation d’exception qui nous protégeait et nous disait à quelle guerre altruiste ou quelle opération de maintien de la paix participer, y compris chez nous (Yougoslavie), quel tyran menaçant la planète renverser (Irak)... L’UE, Vénus gardée par Mars, était séduisante. Cela lui permettait de réclamer un monde multipolaire et unifié sans avoir à en payer le prix. Sans risque moral non plus de se fourvoyer dans des conflits produisant plus d’ennemis qu’ils n’en écrasent, comme le font les USA. L’Europe a les armes de ses idées parce que les États-Unis ont les idées de leurs armes. Et la proposition d’une armée européenne (contre qui, avec quel rapport avec l’Otan, sur quel territoire ?) est une utopique réponse à cette quadrature de la souveraineté.

Cette Europe, version UE, refuse de s’essentialiser (elle se veut post-historique, post-civilisationnelle, post-tragique, post-idéologique, vouée au seul patriotisme constitutionnel...) comme elle refuse le principe du conflit. Quelle perspective, alors, sinon de produire une forme d’influence supérieure au modes de puissance ? Nous voulons devenir le peuple qui n’offense plus personne. Mais que tous envient.

Cela a un nom : soft power. Et une histoire : la notion apparaît dans la décennie 90 pour décrire et théoriser un rapport entre les États-Unis et le reste du monde. Il suppose une attirance des autres envers une culture, industrielle ou supérieure (les États-Unis, ce sont les 2 H et les 2 M, Hollywood et Harvard, Microsoft et Macdonald), plus l’attractivité d’un modèle politique et économique, une image en somme. Mais il suppose aussi un comportement conciliant qui, sans décourager les alliés et les admirateurs, les amène comme spontanément à désirer la même chose. Dans le cas américain, le soft power, a connu ses limites, notamment le onze septembre quand le pays découvrit qu’il y avait des gens qui haïssaient ce principe et cette séduction : on ne décrète pas la paix mondiale sans tenir compte de l’ennemi, surtout s’il a un projet universel concurrent. Aujourd’hui, Trump n’est pas non plus le meilleur avocat du pouvoir doux.



De la douceur


Un soft power européen ? C’est ce que l’on a cru, par exemple, en 2012 quand l’UE a reçu le prix Nobel pour sa diplomatie d’influence, l’exemplarité de son modèle économico-culturel, la séduction de sa culture et de son mode de vie, etc. Époque où l’on avait l’impression que tout le monde, même hors du continent voulait entrer dans l’UE (accessoirement aussi dans l’Otan). Marché attractif plus cours de justice. Monnaie unique et éthique commune. Pain bio et liberté. Pays de bière et pays de vin. Toutes les cases étaient cochées.

Cet enthousiasme se heurte à plusieurs facteurs.

Le premier est le retour du conflit religieux (jihad), idéologique (avec la Russie), commercial (Occident et Chine), etc., le fait que l’Histoire est tout sauf finie (au sens de Fukuyama, par décision du jury des peuples). Ces affrontements traduisent entre autres le fait que des milliards de gens à travers le monde, sans nécessairement menacer nos carottes, semblent n’avoir aucune envie d’imiter notre modèle avec sa trilogie économie libérale, plus État de droit, plus « ouverture » culturelle et sociétale. La préférence que l’on manifeste - à tort ou à raison- à Bombay ou Rio pour l’autorité, la tradition, l’identité nationale, la famille, etc relativise singulièrement nos moyens de séduire et persuader.

L’autre ligne de fracture est horizontale et assez évidente. Elle qui nourrit les victoires électorales populistes illibérales ou des mouvements comme les gilets jaunes. Elle traduit une rupture sociologique que l’on décrit comme opposant progressistes contre nationalistes, en bas contre en haut, périphériques contre centraux, everywhere contre somewhere, bénéficiaires de la mondialisation contre enracinés...

Et cette coupure est devenue idéologique. Pas seulement parce que le discours protestataire met en cause l’UE et la perte de souveraineté comme cause de nos malheurs à égalité avec la confiscation du pouvoir du peuple par ses représentants. Mais parce qu’il s’oppose à ceux qui incarnent ce soft power européen comme porteurs de valeurs libérales « d’ouverture », quasiment comme classe dominante dans et par la bonne conscience. Il s’ajoute vite des rivalités mimétiques et symboliques (Macron et Salvini s’auto-désignant comme représentants de principes opposés)...

Pour en revenir à la métaphore animale, un recherche sur Google nous apprend que les lapins de Garenne « vivent en société très organisée et très hiérarchisée, c'est la garantie d'une vie harmonieuse au sein de la communauté. » Ou encore « Ils marquent leur territoire et tout individu étranger est chassé de la colonie. Le lapin peut se montrer agressif, se battre et mordre un adversaire non invité dans le groupe. » Peut-être en effet, aurions-nous dû méditer sur l’éthologie du lapin avant de songer construire l’homme nouveau.

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