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Gilets jaunes et fake news
Dans la perspective des élections européennes, la peur des fake news frappe tous les jours. Une récente étude de l’ONG AVAAZ ( groupe cybermilitant proche des démocrates US) tire la sonnette d’alarme, pour la x° fois : « Les gilets jaunes ont été noyés par les fake news : plus de cent millions de vue de désinformation sur Facebook ». Le toute avec une image assez terrifiante d’une main dans l’ombre : un marionnettiste manipulant ses victimes. Plus complotiste, tu meurs. L’on comprend que ces malheureux, soumis à 106 millions de fausses nouvelles sur cinq mois se soient dressés contre leur président. Et de soupçonner que ces pauvres naïfs pourraient mal voter aux prochaines élections européennes. Paradoxe : AVAAZ sensé être un mouvement citoyen international, semble ici surtout vouloir ramener les citoyens vers la bonne parole gouvernementale : la plupart des fakes cités consistant soit à mal légender des photos pour faire croire à des violences policières, soit à mal interpréter les discours et actes de notre leader.

À noter que le chiffre de plus de cent millions est très proche de celui qui avait été évoqué par Obama : pendant la campagne électorale de 2016, plus de cent millions d’Américains avaient été exposé au moins une fois à des fake news. Et il suggérait implicitement que cela devait expliquer l’élection de Trump (même si les études montrent qu’il y a eu des fakes dans les deux sens et que leur effet a été essentiellement de renforcer les convictions des très convaincus). Mais la situation de la France serait bien pire puisque le comptage n’a été fait que sur une plateforme et que nous sommes moins nombreux que les électeurs américains. Des « millions de vues » est d’ailleurs quelque chose qui est à relativiser, si l’on tient compte à la fois du nombre de youtubers qui font des millions de vues, ou des millions de vidéos et photos qui circulent.

Pour ma part, je ne doute absolument pas qu’il circule toutes sortes de rumeurs parmi les gilets jaunes comme dans toute foule en action depuis avant 1789. Et par ailleurs, il suffit d’ouvrir son téléphone deux minutes pour tomber sur de fausses déclaration, des photos douteuses, des comptes parodiques, des internautes prétendant être ce qu’ils ne sont pas (ou étant d’ailleurs des « bots », des algorithmes qui simulent un comportement humain). Un exemple du jour de très mauvais goût : je viens d’être sollicité par un compte au nom de ma femme dont je sais bien qu’elle est morte il y a bientôt cinq ans. Pour autant je ne développe pas une croyance dans le spiritisme ou la métempsycose.
Donc qu’il circule énormément de propos mensongers, d’identités faussées ou d’images truquées. Cela est parfaitement condamnable, particulièrement pour un chercheur qui croit aux règles académiques de la vérification systématique des affirmations.

Cela dit où est le problème ? Il est dans la relation qui est suggérée entre exposition à des « nouvelles » fausses ou non vérifiées et effet de croyance supposé (le comportement des Gilets jaunes serait modifié par ces manipulations, voire s’expliquerait par elles) ou effet de chaos (toutes ces fausses nouvelles sapent délibérément la confiance dans les autorités donc dans la démocratie). Et en oubliant que les fake news sont dans les deux sens (il y a eu aussi énormément de fake news anti gilets jaunes, y compris répercutées par les mass médias à des millions de téléspectateurs). Et en négligeant le fait, pourtant énorme, que les fake news sont très vite repérés (par les médias classiques, des ONG, et des millions d’internautes vérificateurs dont votre serviteur, ex-créateur d’une site de fact-checking en 2004, qui ne trouvent rien de plus drôle que de démontrer la jobardise des autres ou la duplicité de quelques uns).

Ce de 106 millions de vues doit se comprendre du point de vue quantitatif et qualitatif.

Quantitativement. Une population de plusieurs millions d’internautes (ici car ces fakes ne se sont répandus que dans une partie des plateformes) est exposée quotidiennement à un nombre incalculable d’assertions fausses (il s’est passé X, je suis Y) ou douteuses (il va se produire tel événement, les gouvernants ou les riches veulent secrètement cela, etc. Dans un récent article (26 décembre 2018), le New York Magazine posait la question « Quelle proportion d’Internet est fausse ? » et compilait quelques études. Il serait trop long de les résumer et d’expliquer toute l’incertitude qui règne sur ces chiffres. Disons ce qui semble raisonnablement en ressortir : une proportion à une décimale (plus de 10%) des comptes (les gens) est fausse, il en va de même pour les contenus (les messages), dont une très grande partie pour des raisons commerciale, et les chiffres généraux sont très très douteux.

Qualitativement, les fake news avérées compilées par l’étude semblent se regrouper en deux catégories principales.
Souvent il s’agit de photos reprises sur Internet, mal datées ou déplacées, montrant une foule énorme ici, des brutalités policière là, des gendarmes fraternisant avec les Gilets jaunes en un troisième endroit, ou Macron dansant pendant que son peuple se soulève (alors qu’il dansait effectivement mais pas au moment des grosses manifestations). Mais il s’est produit à d’autres dates et en d’autres lieux des événements tout à fait comparables. Nous avons nous même vu de nos yeux des manifestants la tête ensanglantée qui n’étaient pas en Espagne, des foules qui ne dataient pas de plusieurs mois, des gendarmes qui retiraient leur casque, une jeune femme qui a été effectivement éborgnée et à qui nous avons serré la main de vraie chair, etc...
Nous sommes plutôt ici devant un phénomène de réceptivité excessive : dans une foule qui ne croit plus un mot de ce que lui disent les médias mainstream (et ceci est peut-être le facteur le plus important), toute image de camarades martyrisés, de violences d’État ou tout bruit sur l’usage d’armes interdites voire la mort d’un manifestant belge est très bien accueillie et reprise san trop d’examen. Que l’on se souvienne : même en 1968, quand il n’y avait pas Internet, les manifs bruissaient d’histoires de camarades morts dont on cachait le cadavre, de mercenaires du pouvoir ou de milices qui allaient attaquer à tel endroit ou de rencontres secrètes entre patrons, gouvernants et militaires et pourtant personne en prétendrait que le mouvement de Mai est un produit de la désinformation (des Chinois ?) ou de rumeurs stupides. Ne pas confondre un symptôme des passions collectives avec sa cause.

Dans d’autres cas, les fake news citées, notamment à propos du pacte de Marrakech ou d’une invasion migratoire, relèvent elles du fantasme et des imaginations sur l’avenir, mais non de faits. Ou encore : croyez-vous sérieusement qu’une fausse déclaration de Gérard Lanvin ait eu un tel poids politique ?

Répétons qu’il est très vilain de mentir et qu’en bon universitaire, nous prêchons la vérification et la contre vérification. Donc combattons les fake news, vérifions la date des images ou l’authenticité des déclarations et ne prenons pas nos fantasmes pour des réalités.

Surtout accréditer l’idée du message magique : le comportement - en particulier le comportement politique des autres qui choque nos convictions ou nos intérêts - expliqué par la désinformation.
C’est une thèse
- 1 politiquement dangereuse puisqu’elle justifie le contrôle idéologique (ministère de la vérité) et répand l’idée que, si l’on ne pense pas comme il faut, ce ne peut être que parce que l’on est victime de manipulateurs
- 2 fausse du point de vue des sciences humaines : exposer à un message, l’accréditer, attirer l’attention, susciter le partage et la reprise/acceptation personnalisée dudit message, vaincre les affirmations contradictoires, le faire mémoriser, susciter une conviction, provoquer un comportement, sont des choses différentes qui ne s’enchaînent pas nécessairement, et moins encore face à des messages adverses (tout ce que nous venons de dire est incontesté en sociologie des médias depuis environ les années 50). Du reste, il suffit de se poser la question : pourquoi une photo mal légendée parmi des millions d’informations qui nous arrivent quotidiennement aurait-t-elle un tel pouvoir déclencheur ? Le fait que ce soit mal moralement de mentir ne fait pas de mensonges très amateurs - et sans aucune mesure avec les mensonges d’État ou les appareils idéologiques d’information - les ressorts secrets du comportement des foules. Un indice de leur exaspération et de leur méfiance envers la parole d’en haut, oui. Une cause historique, non.
- 3 contre-productive : à suggérer ainsi qu’il y a le camp des bons et le camp des jobards trompés, on ne fait probablement que renforcer la conviction des protestataires que les médias sont au service du pouvoir et qu’ils discréditent comme fake, extrémisme ou discours de haine tout ce qui dérange le pouvoir.


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