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TV et Internet
Composition Louise MerzeauQuelle image ?

L’image télévisée est d’abord une image pauvre sur une surface lumineuse. Ainsi, avant la découverte du principe d’entrelacement (la même image restituée par deux balayages un pour les lignes paires, l’autre pour les lignes impaires…) l’écran scintillait et le haut de l’image avait déjà disparu quand les électrons atteignaient le bas. Neige et image fantôme étaient courants, etc. Les premiers travaux sur la télévision se réfèrent donc à cette image médiocre qu’ils comparent à celle du cinéma, à son désavantage.

L’image controversée

Bien avant que Godard n’oppose le cinéma où le spectateur lève la tête vers une surface plus grandeù que lui à la télévision qui se regarde de haut, ce support fugace agace ses détracteurs. Il leur semble réduire le monde : sa petitesse exaspère Adorno. Sa lumière hypnotique qui capte l’attention de « patates couchées » sur leur canapé forme le leitmotiv de ses dénonciateurs. Consommée distraitement, intégrée à la vie quotidienne, la TV ne rassemble pas comme le théâtre, le cinéma et les spectacles en général : il est tentant d’en déduire qu’elle isole et renfonce chacun dans son état d’inconscience (a contrario un Dominique Wolton loue la télévision de « faire » du lien social). Or cette image pauvre est aussi considérée comme l’image du pauvre : le contenu de la télévision, flux de séquences vite oubliées n’est pas moins dénoncé du point de vue politique et idéologique qu’esthétique pour ne pas dire optique. Aux déficiences de l’image par rapport à l’écrit, la télévision rajoute, selon ses adversaires, son infériorité par rapport à l’art majeur, le cinéma.

Cette nature particulière de l’image cathodique inspire la théorie de McLuhan. Pour lui, l’aventure humaine se divise en trois grandes phases, selon que prédominent la parole, l’imprimé ou les médias électroniques. L’humanité après avoir subi “l’explosion” de l’imprimerie, phase de grand « réchauffement » qui correspond peu ou prou à l’époque industrielle, ressent maintenant “l’implosion” électrique des nouveaux médias, la télévision au premier rang. Cette mutation favorise un retour au village tribal et la résurrection d’une mentalité de ”participation”, mais à l’échelle de la planète. La galaxie Marconi “froide” succède ainsi à la galaxie Gutenberg “chaude”. Toute l’évolution historique repose donc suivant le Canadien sur la curieuse notion de « température » des médias.

Pour lui, les media froids demandent davantage de "participation", et incitent le destinataire à "compléter" le message, en impliquant tous leurs sens dans son interprétation... à l'inverse des médias chauds dont le sens s'imprime dans le cerveau "comme un fer rouge", tout donné. L'implication/participation, notion-clef du système, n'a donc rien à voir avec une attitude passionnelle (au sens par exemple d'être pris par un spectacle qui crée une illusion de réalité, propage des émotions mimétiques...) mais avec la reconstruction du sens. L’image télévisée à faible définition est « froide » par excellence ; elle mobilise tous les sens du récepteur dans un processus participatif global et change sa psychologie Sa nature technologique explique son rôle prédominant dans la naissance d’une nouvelle civilisation.

L’image surabondante

Pourtant, l’image télévisée a subi bien d’autres mutations dans le sens de l’amélioration de sa définition, de sa disponibilité et de sa qualité. La première révolution est celle de l’enregistrement vidéo (sur Ampex en 1956) : à partir de là, une image télévisée ne sera plus seulement une lucarne ouverte sur un spectacle actuel (un présentateur, une chanteuse des acteurs réellement présents) ou sur des images cinématographiques projetées. L’image télévisée laisse ses traces sur un support d’abord analogique (la bande vidéo). Il est bientôt accessible aux particuliers dans les années 70. Chacun devient son propre programmeur voyant les images vidéo quand et au rythme qu’il désire.

Entre temps, l’image télévisée a acquis la couleur (avec les systèmes Pal, Secam et Ntsc), les chaînes se sont multipliées et parfois spécialisées, le style télévisuel à changé, privilégiant une télévision miroir qui interpelle sans cesse le spectateur. Le zapping crée d’autres façons de composer son menu d’images. Le résultat final a assez peu à voir avec l’archéo-tv décrite par Umberto Eco ou avec feu l’ORTF.
Mais surtout, l’image télévisée est saisie par le mouvement général de la numérisation et de la convergence.
La télévision se reçoit par antenne, par câble, par télévision numérique terrestre, par ADSL, sur les téléphones….
Car entre temps, une autre image est apparue, numérique dès son origine : celle des ordinateurs et d’Internet. Chaque pixel de composants électroluminescentes combinant trois couleurs (rouge, vert et bleu), animé par un faisceau d’électrons contribue à une définition de l’image très supérieure aux capacités de discrimination de l’œil humain. Surtout chaque pixel est « commandé » par des bits électroniques, stockables, reproductibles, transportables, calculables. Ici la question n’est pas vraiment celle de sa qualité de l’image. Le progrès est très rapide : les écrans accèdent vite à la haute définition, affichent 50 ou 60 images par seconde, et utilisent le balayage progressif, ils passent sur plasma, etc. Le problème est plutôt celui du débit.Les appareils capables de télécharger de grandes quantités d’images animées ou de recevoir du contenu très riche en streaming (léger différé) restent encore un luxe relatif. Mais la tendance lourde va vers une image omniprésente, de plus en plus indépendante de son support comme de son canal de diffusion.


Un nouveau rapport avec l’image

L’image Internet change notre rapport avec les images. Chacun peut comment elles peuvent être prise, stockées, traitées, diffusées par n’importe qui de n’importe où. En outre, l’image ne garantit plus rien : elle peut être recomposée et traitée par des logiciels simples et chacun peut lancer une « image rumorale » (photo truquée soit dans un but de désinformation soit en manière de simple canular) dans l’espoir de la voir se répandre sur la planète. Ou, piochant à son gré dans des stocks disponibles en ligne, composer sa propre œuvre ou son montage. S’il est exagéré de dire que chacun devient son média (le slogan We the Media), la production d’images et de programmes devient beaucoup plus accessible au non professionnel.
Quand toute image est disponible en quelques clics, par lien hypertexte, comment se défendre (ou défendre les siens) contre les plus dangereuses (pédophilie, pornographie, scènes d’exécution terroristes ? Même problème pour les images « subversives » dans des pays autoritaires comme la Chine qui interdit aux moteurs de recherche d’accéder aux photos des manifestations de Tien an Men en 1989. Internet ne met pas face aux images surabondantesj mais en elles, navigant, mêlant images « réelles » et de synthèse, se déplaçant de l’une à l’autre au gré d’un lien ou en fonction de ses actions dans un monde virtuel tel un jeu en ligne. Sans oublier qu’en réalité un algorithme est notre médiateur avec des images tandis que certaines images, dont les icones au sens informatique sont, elles,des médiatrices avec les logiciels : contempler, se déplacer et faire (donner des instructions à la machine, activer des algorithmes) deviennent une seule et même démarche qui passe par l’image active.

Les images d’Internet sont tout sauf pures. On a souvent dit qu’une image télévisée n’était ni vraie ni fausse mais qu’elle signifiait ce que lui faisait dire son commentaire, son fond musical, son montage, son cadrage, son contexte, etc. À plus forte raison, l’image d’Internet apparaît toujours dans un cadre : texte écrit, musique, liens, animations, message parmi les messages. Le tout est organisé par un méta-code : la structure générale de l’écran. Souvent inscrite dans une fenêtre, faite pour être navigable, adaptée à un déplacement du spectateur par déroulement de haut en bas comme un codex, elle reflète de plus en plus la démarche de l’internaute « picorant » images et informations selon sa logique et son rythme. Elle dépend des systèmes de référencement qui guident ses déplacements.

De façon générale, les écrans de télévision et d’ordinateur (et bientôt des téléphones portables) se rapprochent comme se rapprochent les modes de production des images. Ainsi dans une chaîne d’information moderne, des journalistes travaillent sur des flux d’images venues du monde entier ou celles de leurs propres correspondants munis de caméras numériques de plus en plus petites, images qu’ils sélectionnent et montent (ou pré-montent) sur des écrans d’ordinateurs et qu’ils commentent parfois sur un plateau virtuel. Mais en aval leurs émissions vont aussi « migrer » sur des ordinateurs, des baladeurs numériques ou organisateur électronique.

La convergence est aussi celle des styles et des esthétiques. Certains comment à prophétiser « la fin de la télévision » au profit d’une image qui circulera des formes diverses et par plusieurs canaux : vidéo à la demande où chacun va commander le programme qu’il désire comme sur un juke-box, téléchargement sur le Net, réception de la TV sur les mobiles, podcasting ou « balladodiffusion » qui permet d’aller chercher le programme de son choix pour stockage et visionnage ultérieur …

La distinction entre une image télévisée avec son contenu fixe programmé par des chaînes suivant leur grille pour se déverser vers le public et une image Internet navigable et recomposée s’atténue de jour en jour. Dématérialisée, démultipliée, accessible partout et en tout temps, déclinée sous plusieurs formes, mixte et mélangée, l’image numérique se fait environnement.


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