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Matzneff : du branché au pendable

Vous avez-dit atmosphère ?
Pour comprendre ce qu’est l’atmosphère d’une époque - les idées et jugements acceptables ou prestigieux un moment et qui seront scandaleux ou méprisables pour la génération suivante - difficile de faire plus clair que l’affaire Matzneff. En deux mots : un livre de Vanessa Springora révèle la relation sexuelle (consentie, durable et quasi officielle) qu’elle entretint avec lui. C’était il y a trente ans et elle avait a treize ans. Matzneff (maintenant moins lu, mais qui fut prix Renaudot 2013, décoré par Toubon, ami de Mitterand, etc) ne s’est jamais caché de son attirance pour filles et garçons de moins de seize ans et a beaucoup écrit dessus. Mais, comme en témoigne une vidéo de l’émission Apostrophes de 1990 (un des cinq passages de Matzneff dans cette émission), on pouvait en deviser de façon badine. Comme le dit Bernard Pivot, maintenant rattrapé par la patrouille, « la littérature passait avant la morale ». Il plaide le déterminisme historique et la repentance.

Après le mouvement #metoo et au fil des scandales (affaire Weinstein, Epstein, Polanski ...), on a compris l’enjeu idéologique et symbolique a acquis la question du consentement sexuel (même si ces affaires mettent plus ou moins sur le même plan viol ou contrainte, tourisme sexuel et rapports avec des enfants).

La plupart des lecteurs conviendront sans doute a) qu’il existe un code pénal b) qu’une gamine en dessous d’un certain âge n’a pas le discernement pour se donner en conscience à un homme de trente ans plus vieux et c) que cela produit de graves dommages psychologiques.

C’est d’ailleurs peu ou prou ce que disait, sur le même plateau d’Apostrophes de 1990, la québécoise Denise Bombardier. Elle n’a quasiment trouvé aucun soutien alors, à la télévision ou dans la presse du lendemain. La scène rappelait une autre séquence « classique » d’Apostrophes, remontant à 1983 : Daniel Cohen-Bendit y faisait l’éloge de la marijuana et des jeux érotiques avec les petites filles, histoire de choquer Paul Guth. La ringardisation des anti-pédophiles (bourgeois, coincés et sans doute un peu fachos) sonne bizarrement aujourd’hui.

On a aussi récemment rappelé que, de 1974 à 1979 (y compris dans Libération qui le reconnaît lui-même) la crème de la littérature et de l’intelligentsia signait des pétitions pour des gens accusés de pédophilie au nom désirs enfantins et contre la répression des pulsions.
Le talent littéraire (ou la branchitude politique) absout-il les abus sexuels ? Le meilleur argument est de l’humoriste Blanche Gardin qui rappelle que quand un boulanger viole des enfants, on l’excuse rarement en disant qu’il fait des croissants sublimes. Il y a quand même un petit arrière-fond social.

Mais la question est devenue celle du changement de signe dans le discours dominant. Les conformistes rebelles d’hier sont rattrapés par les censeurs d’aujourd’hui : l’attirance pour les jeunes corps ne contribuait pas à leur libération, devenu une domination réprouvée. La sacralisation du désir, anti-pouvoir, caractérisait les élites intellectuelles des années 70, 80. Mais l’ancien comble du bourgeoisisme (se choquer des mœurs artistes) est devenu l’acmé du progressisme. L’intolérable tolérance d’antan est la pire des agressions.

Désormais, c’est l’intériorisation de la faute qui mobilise les indignés, avec pour complément un programme de protection des esprits innocents (contre le discours menteurs, populistes, incitatifs, symptomatiques d’une domination de race, de genre, de génération , etc.), sans oublier les phobies et dénis. On relit les dossiers, même prescrits, on chasse les démons forcément intérieurs, y compris chez ceux qui se croyaient à l’abri puisque d’avant-garde.

Singulier glissement : on combattait un système en 90, on recherche des coupables en 2020. Pouvons-nous soutenir la décence commune sans opter pour le lynchage rétrospectif ?

Les caméras tournent toujours et les archives (surtout numériques) restent. Elles nous diront dans trente ans ce que valent les unanimités répressives d’aujourd’hui.

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