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Mila vs la ministre : les dangereux sophismes du belloubisme.
Tout le monde connaît les faits. Résumons. Une jeune fille lesbienne est harcelée sur les réseaux sociaux. Exaspérée elle répond qu’elle est contre toutes les religions, que le Coran est plein de haine et que « l’islam, c’est de la merde ». Du coup elle reçoit des milliers d’injures et de menaces de mort. Elle ne peut plus être scolarisée et sa vie est probablement détruite.

S’ensuit un débat sur le droit au blasphème en France (débat sur lequel nous n’avons rien à dire, sinon que ce droit existe et pourrait à ce compte devenir un devoir). Et force justes condamnations de l’horreur que subit la gamine. Avec chez certains, de troublantes restrictions et de bizarres fausse symétries.

Mais surtout, les déclarations de Nicole Belloubet révèlent des postulats remarquables. Dans une émission de radio, la ministre déclare, après la rituelle indignation face aux menaces contre Mila : « insulter une religion, c’est attenter à la liberté de conscience. ». Consciente de sa gaffe, elle tente de rectifier un peu plus tard en précisant « J’ai voulu dire que les injures en raison de l’appartenance religieuse c’était une infraction ». On apprend également que le procureur qui enquête sur les menaces de mort enquête aussi sur d’éventuelles «  injures raciales », en clair sur la possibilité d’incriminer Mila. La justice est certes indépendante en France, mais on n’imagine pas que la ministre ait ignoré cela. (nota : rectification de dernière minute, l’affaire aurait été classée sans suite.

Outre l’offense faite à Allah et qui relève du religieux, Mila qui aurait, certes, pu employer une dialectique plus subtile, se voit exposée à trois imputations politiques : elle aurait peut-être prononcé des paroles racistes, ou du moins injurié une catégorie de gens (non des idées) et, dans tous les cas pourrait bien avoir attenté à la liberté des croyants.

L’argument « racial » étant absurde - l’islam a vocation universelle, tous les musulmans, ne sont pas arabes et tous les arabes ne sont pas musulmans - il faut une singulière mauvaise fois pour imaginer que quelqu’un qui injure le Coran veut exprimer une haine des arabes (ou des Indonésiens ?). Ou alors tout anti-chrétien est un raciste anti-chinois, puisque leur pays va abriter la plus forte population de baptisés du monde dans cinq ou dix ans.

Les syllogismes de Nicole Belloubet sont plus révélateurs. Dans la version soft de rattrapage, elle suggère que Mila a peut-être (ou pas) injurié des gens en raison de leur religion. Or c’est précisément ce que ne fait pas la malheureuse. À moins de supposer qu’accuser une doctrine de haine soit exprimer de la haine envers des gens. Curieuse mise en abyme. Refusant de répéter que l’islam est une Religion d’ Amour, de Tolérance et de Paix, suivant le mantra habituel, du haut de ses seize ans elle affirme croire le contraire, et alors ?

Ou plus exactement il faudrait supposer pou la condamner que la pulsion agressive de Mila envers un milliard six cent millions de musulmans prenne prétexte ou s’aggrave du mépris de ceux qui professent ces convictions. À ce compte, on ne peut critiquer aucune doctrine - fut-ce celle de la platitude de la terre - sans suggérer indirectement que ceux qui y croient ne sont pas très malins, sans leur causer la souffrance de déprécier le dogme qui ordonne leur vie et sans leur manifester un mépris attentatoire à leur dignité. Du blasphème (ce que dit votre dieu est faux ou dangereux,propos qui offense Dieu) à l’injure (vous êtes bête et méchant de le croire), de la rationalité de la croyance à la nature du croyant, de critiquer l’idée à agresser la personne, il y a plus qu’une nuance.

Mais la phrase la plus redoutable de la ministre est celle qui suggère qu’injurier une religion menacerait ipso facto la liberté du croyant. L’exposition à une opinion négative exercerait donc une contrainte illicite ou vaudrait agression. Irrépressible, pendable, illégale ? D’avoir appris sur Europe 1 que Madame Belloubet ne pensait pas comme moi, je me sens soudain aliéné et empêché de penser. Mais, en critiquant le belloubisme, je viens d’exercer une intolérable violence sur la conscience de Belloubet. Pensée qui, à son tour... Permettre la critique serait donc restreindre la liberté. CQFD.

Bien sûr nous ne soupçonnons pas la ministre d’approuver l’équivalent du supplice du chevalier de la Barre. Mais il est singulier que le « progressisme » macronien qui postule un avenir radieux de modernité et d’ouverture renoue si souvent avec la tentation d’empêcher la crimepensée.




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