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Palmarès des think tanks 2019
L’université de Pennsylvanie (avec son Global Go To Think Tank) vient de publier son rapport annuel (établi avec près de 1800 institutions et experts), classant plusieurs milliers de ces boîtes à idées (il y en a plus de 2000 en Amérique du Nord, plus de 2200 en Europe, etc.).

Bien évidemment se pose la question du critère. Qu’est-ce qui distingue un think tank d’un cercle académique, d’un club d’intellectuels, d’un comité d’experts, des fournisseurs de programmes et d’argumentaires d’un parti, d’une société de pensée ayant des orientations doctrinales, d’une académie de beaux esprits, voire d’une boîte de consultants, etc. ? Mais aussi d’un lobby qui prétendrait apporter des solutions objectives, d’un groupe de pression idéologique, d’une ONG, d’une fondation défendant telle ou telle cause ?
La question n’est pas neuve. Et la réponse du Global Go assez compliquée : ce seraient des « organisations de recherche, d’analyse et d’engagement sur les politiques publiques qui produisent des recherches orientées vers les pratiques politiques, l’analyse et le conseil sur des questions internes ou internationales, permettant par là aux décideurs et au public de prendre des décisions en connaissance de cause à propos des politiques publiques »
Essayons de simplifier : les think tanks doivent produire des idées applicables par des autorités politiques. En principe en toute indépendance et pour le bien commun. Ils sont donc censés inspirer des pouvoirs, ce qui est une façon de transformer des idées en forces. Toujours en théorie, c’est l’excellence de leurs analyses qui devrait faire la différence. Ceci dans un monde idéal.

On a peut discuter le caractère organisationnel de l’institution think,tank, son statut juridique, la nature de son expertise large ou spécialisée, son indépendance, ses méthodes d’inspiration, d’influence, de justification, d’évaluation, etc.. On pourrait aussi bien parler de sa fonction sociologique de circulation des élites ou des réseaux de contact avec les puissants. Mais il reste au moins un point qui fera toujours accord : une think tank, ça produit des idées.

A minima ceci suppose:

- Des producteurs qui ont acquis une certaine réputation par l’usage public de la réflexion (diplômes, publications, participation à des débats publics), donc plus que de simples partisans de bonne volonté.

- Ils collaborent pour juger du monde tel qu’il est, voire tentent de l’expliquer pour l’améliorer. Ils travaillent comme un intellectuel collectif, en confrontant leurs expertises et en se coordonnant (ce qui suppose un budget, une infrastructure, des moyens, etc.).

- Leur rôle est d’éclairer l’action de l’autorité . Les « idées » qu’ils produisent sont donc des énoncés, en principe inédits, relatifs à une situation historique (depuis les risques de guerre nucléaire dans les dix prochaines années au réchauffement climatique en passant par la fiscalité locale).

- Ces producteurs d’idées sont censés juger du point de vue de l’intérêt général voire de la science. En principe du moins, car, dans la réalité, ils peuvent être engagés pour une cause ou dépendants d’intérêts qu’ils défendent.

- Leurs idées doivent se traduire en propositions explicites ou implicites, que d’autres, les politiques, les entreprises, les institutions mettront en œuvre s’ils y adhèrent. Ou, à la limite, les leaders d’opinion et le public, qui, mieux éclairés, feront de meilleurs choix (y compris le vote du peuple). La réflexion doit donc déboucher sur la persuasion.

Mais qui dit idées dit aussi rapport avec des intérêts. D’une part, les think tanks (exactement comme n’importe quelle organisation intellectuelle) peuvent être tentés de dire ce qui plaira aux gens qui les financent - privé ou public -. Sans même évoquer l’hypothèse ou des groupes d’intérêts se dissimuleraient sous le faux nez avantageux think tanks pour présenter comme « scientifiques » les mesures qui les avantagent. D’autre part, à ces intérêts explicites (telle société, tel groupe, voire tel État étranger souhaite que l’on plaide pour telle politique) s’ajoute les effets de conformisme, de mode, de gestion de carrière, de soumission aux médias, etc.

Les idées ont aussi des rapports avec les croyances. En général, les think tanks exposent les « valeurs » dont se réclament leurs analyses. Parfois en termes assez vague (on cherche la paix, la démocratie et l’égalité). Parfois en se rattachant à une idéologie plus ou moins assumée. Voire en militant pour un parti ou un courant politique bien identifié. On ne peut pas ne pas parler d’un point de vue idéologique (y compris l’auteur de ces lignes qui écrit en ce moment, en fonction de convictions, de grilles d’analyses, de visions partagées de ce que serait un monde souhaitable.
Enfin, les idées/solutions produites par les think tanks ne sont pas destinées à la pure délectation des chercheurs. Elles sont censées être convaincantes et exercer une influence (qui fera, qu’un jour elles se traduiront dans les faits). Elles doivent être dirigées vers des cibles, répandues et donc reprises. Elles sont dépendantes de relais (leur public), de lecteurs, de commentateurs qui se les approprient éventuellement sous forme simplifiée. Elles doivent être adaptées aux médias qui les reprendront, livres, mass-médias ou réseaux sociaux. Le message dépend beaucoup du médium et le fond de la forme. Elles doivent faire un succès de librairie, se résumer dans un rapport austère destiné à des élites dirigeantes, fleurir sur les plateaux de télé, propager travers des mots phares ou des prises de position qui nourriront les réseaux sociaux et capteront l’attention.
Quelque part entre théorie, « solution » de problèmes et choix de valeurs, les think tanks traduisent un monde où les idées se cherchent du pouvoir et le pouvoir des idées.


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