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Adios les néos ? suite
Bombarder l'Iran ?

L’annonce que l’Iran a acquis la capacité d’enrichir l’uranium à hauteur de 3,5 %, donc, en clair, qu’il maîtrise la technologie nucléaire s’inscrit dans une stratégie de course en avant.

Depuis que le pays a levé les scellés placés sur ses centres de recherche, et ostensiblement négligé les avertissement de l’Aeia et de l’Onu, il a également fait le forcing dans le domaine des essais militaires. Le message est clair : l’Iran considère son droit de devenir une puissance atomique comme non négociable, et, en particulier, la question de l’enrichissement de l’uranium sur son territoire a une valeur symbolique, et pas seulement aux yeux des partisans d’Ahmaninejab. Certains se diront que cette cascade d’annonces pourrait bien tenir du bluff et que les Iraniens jouent le maximalisme pour négocier un accord de dernière minute. Par ailleurs, s’ils comparent ce qui est arrivé à l’Irak au sort de la Corée, ils peuvent se dire que la politique de l’escalade est payante. Ils viennent dans tous les cas d’accélérer le processus.

Les spéculations sur le temps qu’il faudrait à l’Iran pour se doter de l’arme atomique varient entre deux et dix ans, mais il est clair que l’aiguille vient de repasser plus près de la première réponse que de la seconde. Ce qui, du coup, redonne toute leur actualité à d’autres spéculations : frappe américaine ou pas ?

Si on néglige l’hypothèse, à notre avis délirante, suivant laquelle les USA « sous-traiteraient » les bombardements à leurs alliés israéliens, et celle, non moins délirante, des GI’se mettant en marche vers Téhéran, ils ont le choix entre pousser à des sanctions les plus fermes possibles des Nations Unies (on en connaît l’efficacité) et des frappes sélectives. Certes, les autorités américaines ne cessent de proclamer leur espérance en un « changement de régime », mais ce n’est pas avec quelques millions de dollars de plus aux exilés iraniens qu’ils mettront au pouvoir à Téhéran un gouvernement modéré prêt à dénucléariser, dirigé par un type glabre et cravaté parlant un anglais correct. Sans compter qu’il faut être bien malin pour savoir où réside la réalité du pouvoir iranien.

La bonne question semble plutôt : où réside la réalité du pouvoir américain ? Elle nous renvoie à la question de cette série : quelle est l’influence respective des faucons et des néo-conservateurs (étant entendu qu’il ne faut absolument pas réduire systématiquement les premiers aux seconds) ?
La récente publication par le Washington Post et le New Yorker d’articles sur un débat sur les frappes au sein de l’administration Bush. Mieux (ou pire), un article du très prestigieux Seymour Hersch, dans le New Yorker parle de l’emploi d’armes nucléaires tactiques destinées à détruire les équipements iraniens enfouis dans des bunkers souterrains.

En somme, contre l’avis de certains généraux effrayés à l’idée de briser le tabou nucléaire qui règne depuis 1945, GWB et son équipe de surexcités messianiques envisageraient de pousser jusqu’au bout la logique de la guerre dite préemptive. Celle-ci consiste à frapper immédiatement et le plus fort possible les États voyous qui pourraient être sur le point de se doter des moyens de menacer les USA , en considérant que cela équivaut à placer la première puissance du monde en état de légitime défense et d’urgence. Voir le document joint à télécharger pour une définition plus précise de la guerre préemptive.

De telles spéculations sont difficiles à interpréter. Seymour Hersh, archétype du journaliste d’investigation, l’homme qui a découvert le scandale du massacre de My Lai, n’est sans doute pas un naïf que l’on peut intoxiquer facilement et pour faire passer un message effrayant aux mollahs, tout en se laissant la faculté de démentir les spéculations d’un « journaliste libéral et pacifiste notoire ». Pour notre part, nous ne doutons pas que des membres de l’administration Bush envisagent cette option apocalyptique. Le seul problème est de savoir ce que signifie « envisagent » dans un système comme celui du Pentagone qui produit à la chaîne des scénarios, dont certains totalement délirants. Le fait qu’il existe un « plan d’attaque » ou que des confidences plus ou moins naïves, mais toujours très martiales, de néo-conservateurs à des journalistes chanceux se multiplient, n’est pas une preuve. Les préparatifs contre l’Iran en datent pas d’hier.

Par ailleurs, la crainte de voir un pays ennemi se doter de l’arme atomique a aux USA un impact que l’on imagine mal ici, au-delà des milieux républicains durs. Depuis les années 60 et l’expérience dite du « énième pays » (la simulation de la fabrication d’une bombe atomique par des savants américains censés travailler avec les moyens d’un petit pays), l’idée qu’il s’agit là d’un péril à la fois réel et inacceptable est profondément implantée dans les esprits.

On connaît tous les arguments qui militent contre une frappe de l’Iran, nucléaire ou pas :

- La difficulté de repérer les cibles et surtout la perte de crédibilité de l’intelligence US en ce domaine (si les centre de recherche atomiques des mollahs sont aussi bien localisés que les Armes de Destruction Massive de Saddam, cela promet).
- La méconnaissance des dégâts réels qui résulteraient de ces frappes sur un dispositif qui est dispersé. Sur ce point, les évaluations sont pour le moins contradictoires.
- La lassitude de l’opinion américaine plus sceptique à la fois sur les armes de destruction massive, sur la méthode employée en Afghanistan et en Irak et sur les résultats de la croisade démocratique censée convertir le monde arabe aux valeurs libérales.
- La capacité de représailles du gouvernement irakien.
- La réaction du monde chiite , qu’il s’agisse de celle du gouvernement irakien jusqu’à la capacité de nuisance du Hezbollah.
- Les conséquences sur le prix du pétrole
- Etc.

Certes, personne ne croit sérieusement que l’on puisse détruire les capacités nucléaires du pays pour plusieurs années en une nuit, comme ce fut le cas pour le réacteur nucléaire irakien d’Osirak en Irak en1980. Personne ne croit non plus que les USA puissent bombarder presque symboliquement un pays dans une quasi indifférence générale, comme l’avait fait Clinton lors de l’opération « Desert Fox » en 1995.

Le problème est de savoir jusqu’à quel point l’administration US va raisonner en termes de péril insoutenable et à quel degré elle va continuer à appliquer une logique de fermeté (tous sauf passer pour des tigres) dont elle est persuadée que c’est celle qui a gagné la guerre froide.


à suivre

 Guerre préemptive
 http://weeklystandard.com/Utilities/printer_preview.asp?idArticle=12100&R=EBFE168C3
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