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Adios les néos ? suite 4
Les limites de la démocratisation du Grand Moyen Orient

Où en sont les néo-conservateurs, demandions-nous précédemment, et quelle influence exerceront-ils sur la politique étrangère US (en particulier dans la perspective de frappes contre les sites atomiques iraniens) ?

Pour répondre, nous pouvons partir d’une critique intérieure des néo-conservateurs, celle de Francis Fukuyama qui, sur une période de deux ans, a d’abord marqué ses réticences à l'égard des néos purs et durs, puis sa rupture.

Par position « pure et dure », nous entendons ceux qui, à la manière de Charles Krauthammer, soutiennent le principe « plus du même » (traduction : si notre politique échoue, c’est qu’elle n’est pas assez conforme à nos principes. Il faut continuer à faire ce que nous avons fait à plus grande échelle, avec plus de soldats, plus de fermeté, etc.).

En synthétisant très grossièrement les arguments de Fukuyama dans ces deux textes, disons qu’il constate la surévaluation de certains facteurs par les néos et la sous-évaluation d’autres. Il faut lui donner raison, sur ces points précis.


Toute cette rhétorique de l’Empire bienveillant, de la quatrième guerre mondiale et de la démocratisation du Grand Moyen Orient a, en effet, surévalué

- La faiblesse intrinsèque des dictatures. En cela, ils ont appliqué un schéma de guerre froide : si l’Amérique se montre assez ferme face à l’URSS, par exemple dans les négociations sur le désarmement nucléaire et l’option double zéro, l’Empire du Mal recule. Si l’Amérique aide les mouvements de lutte armée comme en Afghanistan, ils l’emportent. Version remise à jour : si l’Amérique soutient les mouvements démocratiques de type révolution rose, orange ou autre, ils gagnent. Les vrais « tigres en papier », ce sont les régimes autoritaires, qui entretiennent le terrorisme et sont eux-mêmes persuadés – à tort- que les USA sont un tigre en papier. Il suffit d’un peu de confiance en sa cause. Ce qui mène à ce que Fukuyama appelle le « romantisme » politique des néos.

- L’attractivité des démocraties libérales. Les néos ont raisonné comme si tout homme raisonnable, pourvu qu’on le libère de la crainte et de la propagande mensongère, ne pouvait que désirer une régime de liberté à l’américaine. Et comme s’il suffisait d’être libéré d’une dictature pour instaurer un tel régime après un passage à la case « élections pluralistes ». Or ni le formalisme juridique, ni les millions de dollars consacrés au « Nation Building », ni la présence de GI Joe ne garantissent que la population désire spontanément instaurer un régime à l’occidentale. Elle peut décider de porter au pouvoir le Hamas, les conservateurs iraniens, les partis religieux chiites… Les gens peuvent même – comme c’est étrange – ne pas apprécier une occupation étrangère


- Le danger d’al Quaïda. Non pas que Fukuyama, ni qui que ce soit, pense qu’il soit négligeable. Si le terrorisme islamiste est toujours capable, bon an mal an, de produire son lot d’attentats spectaculaires (et encore pas forcément sous une direction unique et de façon totalement planifiée) il est contre-productif de faire d’al Quaïda l’ennemi principal dont tous les autres (Iran, insurrection irakienne…) sauf la Corée du Nord (et encore…) seraient les complices ou les jouets. Au contraire la lutte contre le terrorisme par des méthodes militaires peut devenir une prophétie auto-réalisatrice : l’Irak, un des rares pays qui était indemne du terrorisme et de l’islamisme et dont la capacité de nuisance était réduite est devenu ce sanctuaire du jihadisme et ce camp d’entraînement des mouhadjidines de tout poil que l’on dénonçait à tort avant 2003.

- Le prétendu sens de l’Histoire. Cette dernière remarque ne manque pas d’ironie sous la plume de Fukuyama dont on a quand même cru comprendre qu’il plaidait pour un certain déterminisme historique et qui s’en défend maladroitement. Peu importe : sa critique est juste en l’occurrence. Les néocons ont sacralisé ce que certains d’entre eux appelaient le « moment unipolaire », cette phase historique où pour la première fois une superpuissance a semblé l’emporter dans tous les domaines économique, militaire, technologique, politique, culturel…, sans aucune rivale crédible. Ils ont cru à l’avènement d’un état heureux et stable des rapports entre les nations. D’où leur goût pour les formules ronflantes du type « agenda révolutionnaire » ou « tsunami démocratique » pour désigner l’extension, pour eux irrésistible, du système occidental démocratique à la planète.


Corollairement, ils ont sous-estimé :

- Le facteur culturel.Tout Autre n’est pas un Américain qui s’ignore. Il se pourrait tout simplement qu’il ne veuille pas adopter notre modèle occidental. Aussi difficile que cela soit à comprendre pour quelqu’un qui travaille entre K Street et le Potomac, l’anti-américanisme qui a atteint des sommets inégalés a progressé non pas malgré mais à cause de la politique d’hégémonie bienveillante et de « globalisme démocratique ».

- Les résistances internes à leur politique : l’opinion US depuis le temps qu’on la décrit comme « traumatisée par le 11 Septembre » n’est plus prête à accepter tous les sacrifices au nom de la guerre globale au terrorisme.

- Les résistances des alliés. À trop croire que les Européens devaient suivre spontanément, leurs protecteurs naturels, à trop s’imaginer que seule pouvait renâcler une bande de lopettes pacifistes et pinailleuses ayant une confiance irrationnelle en l’efficacité des résolutions de l’Onu, à trop s’obséder sur la légitimité formelle de leur action (ou plutôt à trop considérer cette légitimité comme purement formelle), bref à trop croire que la réussite leur donnerait raison, les faucons ont négligé que le fait que l’opposition à la guerre d’Irak reposait aussi sur la critique justifiée de ses résultats. N’avoir ni légitimité ni efficacité n’est pas une résultat enviable.

- Et, last but not least, les résistances des adversaires. Là encore, aussi étrange que cela soit, ces types un peu basanés ont tendance à se battre plus vigoureusement pour leur terre et leur foi que les aparatchikis pour leurs privilèges et leur Lada (qu’ils ont d’ailleurs remplacée depuis par une Mercédés).

Donc, accordons le point à Fukuyama, les néo-conservateurs se sont trompés en appliquant à la prétendue quatrième guerre mondiale un schéma de troisième guerre mondiale, c’est-à-dire de guerre froide.

Pour autant la méthode que préconise Fukuyama, et qui ressemble furieusement au vieux soft power, ne convainc guère : ne pas renoncer au principe « wilsonien », mais négocier, rechercher le consensus de ses alliés, mener son action à travers des ONG et des organisations internationales régionales, se rendre aimable, en somme. Sinon, conclut le plus célèbre des nippo-américains, le pays risque de revenir à ses vieux démons, l’isolationnisme ou le cynisme des « réalistes ».
La formulation est un peu naïve, mais elle suggère quand même une bonne question sur laquelle il faudra revenir : quelles alternatives à la stratégie néo-conservatrice ?


FBH

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