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Adios les néos ? fin
La perception des périls

Depuis que nous avons commencé cette chronique, il n’y a pas de jour où ne se multiplient les signes contradictoires.

D’une part, les rodomontades fusent de part et d’autre. Tantôt une déclaration de Condoleeza Rice, tantôt une phrase de Rasfanjani, pendant que nombre de médias dramatisent l’échéance du 28 avril fixée par le conseil de sécurité, pour décider de sanctions contre l’Iran, s’il ne cesse l’enrichissement de l’uranium. Ce serait un remake de la séance où s’est (presque) décidé le sort de l’Irak en 2003. On commence déjà à spéculer sur l’opposition de la Russie et de la Chine, sur la vitesse avec laquelle les Etats-Unis se saisiraient d’un échec de la voie onusienne pour lancer des frappes. On se demande déjà si elles seront ciblées sur les sites atomiques ou si elles viseront à frapper plus profondément les structures militaires iraniennes pour empêcher une éventuelle réplique contre Israël…

Pour notre part, nous tendrions à nous ranger à l’avis de quelqu’un qui est peu suspect de pacifisme ou d’islamisme, l’expert israélien Martin van Creveld. Dans un étonnant article, après s’être demandé pourquoi le principe de la dissuasion nucléaire qui a jusqu’à présent empêché l’Urss, la Chine, la France, le Royaume-Uni, l’Inde, le Pakistan, Israël, et la Corée d’utiliser a bombe échouerait pas aux iraniens qui ne la possèdent pas, il fait en substance remarquer que quiconque se fie aux déclarations des dirigeants iraniens (« nous avons 300 sites nucléaires ») ou aux tuyaux des services de renseignement US sur les ADM est un irrémédiable jobard. Du reste, est-il si certain que les choses aillent très vite après le 28 avril ? Une longue période de blocage n’est pas inenvisageable.

Dans l’autre sens, il n’y a pas non plus de jour où un sondage défavorable à GWB à quelques mois des élections de mi-terme, une défection dans le camp républicain, une « révolte des généraux » demandant la démission de Rumsfeld…, ne plaide en sens inverse. Pas un jour non plus où ne paraisse une analyse sur les difficultés d’une opération militaire de ce type (absolument pas comparable au bombardement par surprise de la centrale d’Osirak en Irak) et de l’impossibilité de maîtriser ses conséquences. Ces conséquences ne sont pas seulement militaires et sécuritaires (quelle riposte iranienne ? sur Israël, à travers les chiites irakiens, ailleurs à travers des relais terroristes ?), mais politiques. Ceci vaut quand bien même l’opération réussirait (et comment savoir si l’on n’a pas frappé des bâtiments « Potemkine » vides ou, suivant la très élégante expression de GWB « troué le cul d’un chameau avec un missile à un million de dollars » ?). Quelle stratégie pour la suite ? Attendre le soulèvement des modérés, des jeunes femmes anglophones qui se destinent à une carrière paramédicale plus tard, des étudiants bien coiffés et des gens que la télévision aime bien filmer dans de telles circonstances ? Comment gérer le très léger agacement que risque de produire l’opération dans le monde musulman, chiite en particulier ? et quelques menus problèmes énergétiques ? Des gens qui ont si bien réussi à construire leur « vitrine démocratique » en Irak (et qui prophétisaient avant l’élection d’Ahmadinejad et celle du Hamas que le printemps démocratique atteignait tout le Grand Moyen Orient)…, Avez-vous vraiment envie de les voir entreprendre leur célèbre danse en deux temps «regime change » suivi de « nation building » ?

La bonne façon de raisonner – elle nous est suggérée par un article d’Henri Kissinger traduit dans le Monde daté du 20 Avril – consiste peut-être à penser en termes de péril imminent. L’article de l’ancien Secrétaire d’État de Nixon, donc de l’homme qui incarne de façon presque caricaturale l’école de Realpolitik américaine consiste en un ralliement boudeur à la doctrine dite de « guerre préemptive » (longuement exposée ici) et en une énumération des procédés pacifiques qui devraient l’équilibrer pour en faire un dernier recours.

Dans les bonnes universités – et nous ne les contredirons pas sur ce point –, – il est généralement convenu de raisonner sur la politique étrangère américaine en distinguant quatre écoles.

Les isolationnistes aussi sceptiques à l’égard des organisations internationales que des interventions extérieures, de droite mais anti-impérialistes. Incarnés par Pat Buchanan, très hostiles à une frappe contre l’Iran, ils ne sont pas vraiment la force majeure du pays.

Les libéraux au sens américain. S’ils se disent volontiers partisans du multilatéralisme et des solutions négociées, s’ils aiment battre leur coulpe à propos de l’arrogance de leur pays, cela n’implique pas automatiquement qu’ils soient allergiques à la force militaire. Clinton, souvent caricaturé comme le « heart bleading liberal », le libéral au cœur saignant, est quand même intervenu avec des succès divers au Kosovo, en Irak, en Somalie...

Les néo-conservateurs, sur lesquels nous ne reviendrons pas, partisans de l’unilatéralisme, de l’action préemptive, de l’hégémonie globale bienveillante, etc. En l’occurrence, beaucoup d’entre eux semblent tentés par la méthode du joueur de roulette : puisque je perds, je joue gros sur le prochain numéro et je me refais d’un seul coup. Puisque les événements ne se plient pas à nos plans en Irak et en Palestine, allons les forcer en Iran (en regagnant accessoirement le soutien du peuple américain).

Et enfin l’école dite réaliste, celle d’Eisenhower, de Powell…, censés ne vouloir limiter la capacité d’action de leur pays ni par des considérations morales excessives, ni par la pression de l’opinion ou des organisations internationales, mais décidés à limiter les interventions extérieures à ce qui est nécessaire à l’intérêt national et à en peser les risques sans optimisme idéologique.

Traduction pratique : le ralliement des réalistes-pragmatiques (voire au-delà dans le camp démocrate) à une attaque contre l’Iran dépendra d’un facteur structurant de la vie politique américaine, et auquel Corey Robin consacre un excellent livre la Peur (« La peur histoire d’une idée politique » traduit chez Armand Colin).

Le débat ne placera pas sur le plan des principes – le droit des USA de frapper aujourd’hui celui qui pourra présenter demain un péril, comme si la situation de légitime défense était déjà constituée – mais sur celui de l’urgence et de l’opportunité. L’idée qu’un Iran nucléarisé est insupportable est aussi répandue à Washington que l’est à Téhéran la croyance en un droit inaliénable des Iraniens à devenir une puissance atomique.

À quel stade la menace à la fois idéologique et militaire de l’Iran sera-t-elle jugée imminente et insupportable par l’opinion et les dirigeants américains ? Certainement pas sur la base de facteurs objectifs. La préemption est par définition un jeu à information incomplète. Il y a un avantage probable du point de vue US (plus on frappe tôt l’ennemi, plus on assure en principe sa propre sécurité), mais aussi un prix à payer (moins ses projets sont avancés, moins on peut les connaître, et surtout moins on peut les prouver à ses alliés éventuels). Il y a aussi une péréquation à faire entre trois éléments:
- le succès technique probable de l’opération
- le temps ainsi gagné (car, comme on ne désinvente pas la bombe et qu’il n’est pas possible de vider le cerveau des scientifiques iraniens, il ne peut s’agir que de gagner du temps sur une tendance lourde à la prolifération)
- le prix à payer en termes politiques, militaires, terroristes, diplomatiques…

Ce n’est certainement pas une équation calculable rationnellement. La réponse répondra d’un sentiment d’angoisse, un sentiment qui peut largement être stimulé par la propagande.

C’est l’éternel paradoxe de la puissance : à celui qui veut tout contrôler, tout est péril.

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