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Dominance informationnelle
Initialement, « infodominance » ou dominance informationnelle, est un néologisme d’origine militaire désignant un avantage tactique, opérationnel. Il se réfère surtout aux moyens techniques de connaître le champ de bataille et de plonger l’Autre dans le brouillard, donc à une différence de savoir entre adversaires. Dans ce schéma, l’un des antagonistes, doté de sa haute technologie, possède omniscience et ubiquité ; l’autre, exposé partout, ne sachant plus rien, paralysé par le désordre est traqué plutôt que combattu au sens propre.

Du moins en théorie ! Car la pratique révèle les limitations de cette vision. D’une part, cette perspective confond agir sur les choses et agir sur les gens. L’adversaire n’est pas long à découvrir les failles des systèmes technologiques : une vulnérabilité dans un modèle technique repérée par un attaquant est vite connue dans des systèmes de monoculture technique. Ou encore, par des tactiques de perturbation, telles que leurres, faux signaux, dissimulation, il peut affoler des systèmes ultra-sophistiqués. Le faible, le petit, le souple, le rapide, le rustique, le clandestin se réadapte très vite et surprend les machines coûteuses par des stratégies asymétriques.

En un second sens, plus géostratégique, « infodominance » désigne un objectif économique et politique : la gestion du monde par et pour les technologies de l’information. Par ces technologies, dans la mesure où la puissance d’une nation est censée reposer davantage sur sa capacité de diriger des flux d’information et de savoir que sur la possession de territoires. Pour ces technologies, puisqu’il s’agit de mener la planète vers le paradis de la société de l’information, comme les marxistes voulaient la mener à la société sans classe. Il ne s’agit plus, à ce stade, du gain d’un avantage dans le conflit, mais de la transformation des règles du conflit, voire de l’abolition du conflit.

Le concept se transpose dans les domaines civil et économique. La dominance informationnelle devient synonyme de propagation d’une vision du monde à travers la standardisation et le contrôle des moyens de communication. Le passage à la société de l’information peut être envisagé dans la perspective d’un nouveau déterminisme historique : une sorte de sens de l’Histoire mènerait naturellement à ce stade celui que personnifie l’hyperpuissance, son économie, sa technologie et son mode de vie. Sous réserve qu’elle puisse « formater la globalisation » (« shape the globalization » dans les années Clinton). Cette thèse s’est révélée fausse parce que les réactions à la globalisation de type terrorisme et jihadisme dissipent cette illusion technicienne et optimiste, mais aussi dans la mesure où le contrôle des moyens est illusoire. Il se heurte au caractère proliférant de ces moyens (phénomène des télévisions arabes jouant le rôle d’anti-CNN par exemple) mais aussi aux résistances culturelles.

L’infodominance est une utopie en trois étapes :

- au stade 1, les TIC améliorent les outils traditionnels du conflit et donnent un avantage décisif (cognitif, opérationnel, organisationnel) à une puissance à la pointe de l’évolution

- au stade 2 l’infodominance ainsi acquise transforme la nature du conflit. Il devient nécessairement asymétrique et multiforme. Asymétrique, les acteurs n’ont plus le même statut (acteurs infra étatiques, criminels ou États criminels contre la puissance internationale). Le territoire n’est plus le même : les locaux affrontent depuis leur glèbe les globaux qui jouissent d’une sorte d’ubiquité. Le conflit devient multiforme. Les anciennes instances, politique, militaire, économique, culturel, se confondent.

- au stade 3 l’infodominance est parachevée : elle prévient le conflit. Il disparaît au profit du règne des techniques. Fin de partie, fin de l’histoire !

Bien évidemment cette conception appelle des critiques

- même au stade 1, opérationnel, l’efficacité absolue des TIC est loin d’être prouvée. Les bombardements du Kosovo ou le conflit actuel montrent les ratés des systèmes de surveillance, leur tendance à l’emballement, leur vulnérabilité aux leurres, leurs surprenantes déficiences face aux technologies rustiques leur négligence du facteur humain, psychologique ou culturel.

- la propriété d’une technologie, c’est de pouvoir se reproduire : celui qui dispose des mêmes connaissances et des mêmes moyens peut réaliser les mêmes performances. Corollairement, la " faiblesse " d’une technologie peut être répandue une fois détectée : elle affectera alors tous les systèmes recourant à la même technologie. Traduction : il suffit d’un bon cerveau et de quelques ressources pour s’emparer de la technologie de l’adversaire et pour en exploiter toutes les failles.
Croire qu’il n’existe plus d’ennemis et qu’on est en charge de l’Histoire, tout contrôler est le meilleur moyen de devenir l’ennemi de tout le monde, ou plus exactement de tous ceux qui croient que vous êtes effectivement le responsable de l’état du monde. C’est offrir le plus puissant ressort à l’idéologie : la croyance en une cause unique du mal. Mais c’est aussi, se condamner à assumer tous les désordres de la planète. C’est offrir à l’adversaire la possibilité de jouer et de vos faiblesses techniques et de ses forces symboliques. L’hyperpuissance devient l’hypercause, explication et objectif de tous les ressentiments. Si le système est présent partout il semble responsable de tout.

Plus le modèle « tout technologique » prétend s’exporter, en vertu du principe que tous les problèmes sont techniques et que les hommes sont partout fondamentalement les mêmes, animés par les mêmes besoins rationnels, plus il suscite son contraire. Dans le même mouvement, le puissant se condamne à être global, à assurer une défense tous azimuts contre les risques de désordre, bref à garantir un monde zéro défaut. À expulser ainsi la notion d’ennemi, on s’expose au risque du retour de l’ennemi, ou plutôt au danger de devenir le seul ennemi possible

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