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Think tanks et influence
Pouvoir des idées et idées du pouvoir

Les think tanks prolifèrent : plus de 1200 aux USA, et, en France, une centaine de clubs de réflexion et influence (leur équivalent chez nous). Reste à savoir ce que recouvre l’étiquette : recherche pure, conseil aux dirigeants, propagation d’idées nouvelles, vitrine médiatique, lobbying, idéologie et influence…


La notion de think tank se prête à plusieurs interprétations : en France, on tend à l’appliquer à tout comité consultatif d’experts, chercheurs ou intellectuels. Ou à baptiser ainsi des collectifs militants qui mènent un vague travail doctrinal, programmatique voire « critique ». Il est usuel de discuter le caractère organisationnel de la think,tank, son statut juridique, son expertise large ou spécialisée, son indépendance relative à l’égard des institutions, partis et lobbys, son rapport avec le public, ou les relations d’inspiration, d’influence, de justification, d’évaluation, etc.. qu’elle établit avec le pouvoir politique. On pourrait aussi bien parler de sa fonction sociologique de circulation des élites. Mais il reste au moins un point qui fera toujours accord : une think tank produit des idées.

A minima ceci suppose:

- Des producteurs qui ont acquis une certaine réputation par l’usage public de la réflexion (diplômes, publications, participation à des débats publics), donc plus que de simples partisans de bonne volonté.

- Ils collaborent pour juger du monde tel qu’il est, voire tentent de l’expliquer. Par « juger du monde », entendons que leur vocation première n’est ni de propager une révélation religieuse, comme des prosélytes, ni de sauver leur âme ou d’atteindre à la sagesse (l’Académie de Platon n’était pas une think tank d’il y a vingt-cinq siècles), ni de répandre des connaissance déjà constituées (comme une Université), ni de connaître et encourager des œuvres de l’esprit (comme l’Académie des Beaux Arts ou celle des Sciences Morales et Politiques), ni de critiquer le monde en attendant la révolution (comme l’École de Francfort. Leur rôle est d’éclairer la réalité par la recherche en vue de l’action. Les « idées » qu’ils produisent sont donc des énoncés, en principe inédits, relatifs à une situation historique (depuis les risques de guerre nucléaire dans les dix prochaines années jusqu’aux ratés de l’aide sociale dans le Massachusetts).


- Ces producteurs d’idées sont censés juger et penser du point de vue universel ou du moins de celui de l’intérêt général. En principe du moins, car, dans la réalité, ils peuvent être engagés pour une cause ou dépendants d’intérêts qu’ils défendent.

- Leurs idées doivent se traduire en propositions explicites ou implicites, que d’autres, détenteurs du pouvoir, les politiques, les entreprises, les institutions mettront en œuvre s’ils y adhèrent. La réflexion doit donc déboucher sur la persuasion.


Cette notion de production collective d’idées nous suggère de définir a contrario la think tank par rapport à deux autres types de groupes voués à la production d’idées : la société de pensée « pure » et le « pur » groupe d’expert. Ce sont les deux extrêmes entre lesquels oscillera la think tank sans en atteindre aucun (sinon elle cesserait d’être ce qu’elle est) : la propagation défense et déclinaison de principes idéologiques, ou bien un rôle instrumental : celui d’évaluer et « résoudre les problèmes » en fonction de données fournies par un commanditaire.
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Sociétés de pensée

La notion de « société de pensée » est empruntée à Augustin Cochin (1876-1916), historien de la Révolution Française qui en donnait une interprétation élitiste : la prise de pouvoir intellectuel et l’imprégnation des mentalités sous l’impulsion du parti des philosophes. Sans adopter les convictions de Cochin, catholique et conservateur, il faut retenir la partie sociologique de son œuvre. Elle n’a rigoureusement rien à voir avec une théorie conspirationniste de la Révolution ni avec une sorte de Da Vinci code renversé (sociétés secrètes et vilains francs-maçons). De Cochin retenons cette idée essentielle : « Le corps, la société de pensée, prime, explique l'âme, les convictions communes. C'est bien ici l'Église qui précède et crée son évangile ; on est uni pour, non par la vérité. La «régénération», le «progrès des Lumières», est un phénomène social, non moral ni intellectuel ». (Les sociétés de pensée et la démocratie moderne, 1921).
En d’autres termes le succès des idées révolutionnaires ne s’expliquerait uniquement ni par leur force de conviction intrinsèque, ni par leur adéquation à l’esprit du temps. Entre les principes des Lumières et leur application révolutionnaire, entre la période où la société éclairée d’Ancien Régime s’entiche d’esprit encyclopédique et celle du jacobinisme en action, s’intercalent des « organisations matérialisées », pour reprendre le vocabulaire de la médiologie. Société philosophiques, salons et loges, partant de principes communs de Raison et de Liberté opèrent un travail idéologique : fixation de la doctrine et du vocabulaire dans un premier temps, conquête de l’opinion publique dans un second, celui de la « socialisation de la pensée » notamment via les clubs révolutionnaires et patriotiques, puis enfin mise en œuvre dans la politique révolutionnaire.

Nous nommerons donc modèle « société de pensée », celui d’une organisation qui peut être plus ou moins structurée ou égalitaire ( reposant sur le principe d’une société des égaux au sein de la République des lettres) et qui s’efforce de déduire de principes et valeurs que partagent ses membres des outils intellectuels pour :

- fixer une ligne juste, un jugement partagé par ses membres sur les événements, la situation de la société où ils vivent et imaginer les remèdes à y apporter pour concrétiser les principes auxquels ils croient

- se soutenir mutuellement dans leur travail de réflexion et pour son exploitation (éditoriale ou en termes de réputation, par exemple)


- combattre les idées adverses sur la place publique, éventuellement en en discréditant les partisans

- répandre dans la société entière une version simplifiée de leur discours


- contribuer à faire advenir le jour où l’autorité mettra en œuvre ce qu’ils préconisent.

Tout cela ne peut se faire sans une réflexion stratégique sur le pouvoir intellectuel au sein d’une société précise. Une société de pensée doit penser ce qu’est le pouvoir des idées et comment il s’accroît. C’est ce qu’ont très bien compris, deux siècles après sociétés de pensée modèle Cochin, ces think tanks que les Américains nomment volontiers « advocacy thanks », celles qui, littéralement, se font les « avocates » d’une vision du monde. Elles plaident leur cause par proposition et argumentation. Tantôt, elles fournissent au décideur des munitions idéologiques et des suggestions à mettre en œuvre. Tantôt elles s’emploient à convertir l’opinion à leur valeurs et représentations avec tous les moyens de leur prestige, de leur surface médiatique, et par leurs relais au sein les élites.

À suivre....

F.B. Huyghe

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