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Propagande (8)
La guerre de l'image après la TV

Pour comprendre la révolution apportée dans la propagande par la guerre du Vietnam, il faut revenir en arrière. En 1914, l’imputation systématique d’atrocités à l’adversaire, leur mise en scène et en images puis leur diffusion industrielle avait été la règle. Certes, on n’avait pas attendu le XX° siècle pour accuser l’ennemi des pires atrocités, pour le diaboliser, comme nous dirions aujourd’hui. Mais montrer des images réalistes (photos, cinéma..) du mal et de la souffrance des innocents et les répandre à des millions d’exemplaires, c’est une autres affaire.

Dès 1914, donc, on pouvait parler de guerre de l’image au sens d’une compétition pour diffuser sur le territoire que l’on domine (et si possible chez les alliés) certaines icônes exaltant une cause ou dénonçant l’horreur de l’autre. Sur le schéma : poilu héroïque souriant à l’objectif, preuves de la barbarie de hulans. La méthode est simple mais efficace, tant que l’on possède le monopole du média, notamment par la censure. Du coup, la souffrance, la victime viennent de prendre une place de plus en plus importante

Sur les affiches, dans les films – car le cinéma est très vite mobilisé et mobilisant -, à travers des icônes du siècle, commence un long cortège de mères douloureuses, d’enfants martyrisés, de torturés, de charniers. Il hantera la mémoire visuelle collective.
Le phénomène culminera pendant la seconde guerre mondiale et avec la question de la Shoah, irreprésentable et innommable pour les uns, mais avec, pour les autres, la conviction que si l’on avait vu, si l’on avait su, si l’on avait fourni des preuves visibles à l’opinion mondiale, les choses se seraient déroulées autrement.

Mais la guerre de l’image ne se résume jamais à la question de la preuve, qu’il s’agisse de montrer l’héroïsme des nôtres ou la perversité de l’ennemi. Cet ennemi, encore faut-il le voir et le nommer, voire le légender comme un cliché.

Ainsi, l’histoire visuelle de la guerre d’Algérie apparaît souvent comme celle d’exactions révélées ou dissimulées dont nous évoquons la mémoire quarante ans après, y compris le massacre des harkis, dont ne subsiste guère d’image. Elle fut aussi celle d’un embarras à décrire des « événements » qui n’étaient ni une guerre ni une révolte, à désigner un adversaire, le fellagha qui semblait aussi invisible sur le terrain, qu’inclassable : était-il ennemi, révolutionnaire, rebelle, bandit ? Hors quelques clichés de pauvres types levant les bras, l’ennemi n’apparaît guère. L’enjeu symbolique qu’implique le point de vue sur l’image, surtout dans les guerres non conventionnelles, se révèle déjà.

Preuves en images


Tout change avec le Vietnam, riche en images. Ce sont des images qui restent dans toutes les mémoires et mobilisent les foules protestataires de l’époque, petite fille courant sous le napalm, exécution d’un civil d’une balle dans la tête, bonze se faisant brûler vif. Là aussi l’adversaire est invisible mais l’image surabondante, grâce à des correspondants de guerre équipés d’un matériel léger. Ils se déplacent sans peine et filment ou photographient ce qu’ils veulent, quitte à en payer le prix : plus de 150 d’entre eux y trouvent la mort. L’image est incontrôlée et diffusée. Car pendant que la photographie et le film fixent les grands souvenirs de la guerre pour la mémoire, la télévision fait rentrer le conflit dans les foyers. Elle y rappelle non seulement que les boys font des morts qui ressemblent à des civils, mais aussi que les G.I. qui, eux, ressemblent tant aux téléspectateurs, rentrent au pays en Body Bags, les sacs à viande.

Même si, côté américain, les commentaires de l’image furent globalement moins “pacifistes” qu’on ne tend à le croire , la télévision apparaissait comme facteur de démobilisation. De démoralisation, disent les militaires persuadés d’avoir perdu à cause des médias. Ils en retiennent la leçon : contrôler les images des dommages qu’on produit, mais aussi celle des pertes qu’on subit, localiser les caméras amies comme les mitrailleuses ennemies. Règle qu’appliqueront toutes les armées par la suite : empêcher les journalistes de fimer n'importe quoi, les mettre en "poolse (première guerre du Golfe), pratiquer l'"embedding" qui consiste à affecter le journaliste à un corps d'armée précis dont il partage forcément peu ou prou la vision des événéments. D'autres procédés peuvent jouer. Ainsi, après le 11 Septembre, la règle déontologique appliquée par la presse fut de ne pas montrer les victimes pour ne pas traumatiser davantage l'opinion ou pour ne pas donner cette satisfaction à ben Laden.

Lors des conflits, règne le principe du “pas vu, pas tué” : une bonne guerre est une guerre sans morts visibles, supportable par les sensibilités télévisuelles. Les objets de notre compassion sont sélectionnés : tous les cadavres n’ont pas la même survie cathodique post mortem. La télévision excelle à montrer des victimes particulières et interchangeables dans leur souffrance, séparées de tout cadre de référence, de toute histoire, mais capables d’émouvoir. Mais elle les sélectionne. L’idéologie victimaire et à l’humanitaire-spectacle, encouragent l’art de montrer ou de cacher les bons morts. Et toutes ne nous touchent pas également. L’historien Walter Laqueur faisait remarquer que le terrorisme tue plusieurs milliers de personnes par an en Inde et au Pakistan et que, sauf risque de guerre nucléaire entre les deux puissances atomiques, cela émeut moins les médias occidentaux que des jets de pierre à Bethléem .

La guerre du Golfe – on l’a écrit cent fois - fut tout à la fois une guerre vidéo, sans image, guerre en direct, guerre-spectacle, mais ce fut aussi une guerre sans victimes visibles. Elle révélait la logique de la télévision par satellite qui allait désormais nous faire vivre au rythme des catastrophes en live, en direct. À rebours d’une expérience séculaire, qui consistait à se vanter par des tableaux héroïques ou sur des monuments de pierre, d’avoir fait beaucoup de morts, il s’agissait aussi de démontrer l’innocuité d’une puissance, par ailleurs complaisamment étalée. Ces machins sont terrifiants, mais nous ne tuons pas vraiment de gens et bien sûr, personne ne meurt chez nous.

Par la suite, la leçon a été retenue et étendue. La guerre du Kosovo, avide de visages de victimes, dissimula le corps de l’ennemi. Il fut nié par la distance, vu et frappé à hauteur de satellite, comme nié par la parole, y compris par le refus de se référer la catégorie de l’ennemi. Jamie Shea, porte-parole de l’OTAN expliquait image numérique à l’appui, que les frappes détruisaient des choses, du potentiel militaire et que les coups ne s’adressaient pas à un peuple, mais à un tyran ou à un principe.

D’où quelques nouvelle règles du jeu :

- Les médias ne transcrivent plus l’événement, ils le font. Ou du moins, ils le suscitent : en Somalie comment l’U.S. Army programme des guerres humanitaires sur rendez-vous avec les grands médias, mais y renonce dès que les caméras saisissent une scène non prévue par le scénario : des boys morts, comme au Vietnam, des indigènes bêtement mitraillés.

- La principale fonction des médias est de dire qu’ils sont là et qu’il n’y a rien à dire, sinon que la planète entière vibre de la même émotion et partage la même attente. L’absence d’information ne fait pas obstacle à la communication. Au contraire.

- Désormais, la télévision contribue plutôt à une désorientation du spectateur. La guerre devient ou trop mondiale ou trop locale. L’ennemi se dénationalise, s’identifie à une entité abstraite, Fanatisme, Haine, Totalitarisme, Purification ethnique, ou à une particularité folklorique : les Serbes n’aiment pas les Bosniaques, ni les Hutus, les Tutsis, c’est comme ça chez ces gens-là. La cause des conflits s’individualise : Saddam Hussein et Milosevic sont de nouveaux Hitler, Ben Laden un fanatique nihiliste. L’intelligibilité historique est en proportion inverse de l’hystérie de visibilité dans le perpétuel présent cathodique. Et comme de surcroît, la télévision tend à dépolitiser et à montrer la “force des choses”, toutes les violences deviennent égales, dans la catégorie des catastrophes ou de l’éternelle folie des hommes, explicables par les passions archaïques..
La catégorie de l’ennemi devient pareillement problématique. L’Autre est forcément victime ou criminel, humainement touchant, moralement condamnable,toujours réduit à sa dimension affective. Sa souffrance ou sa perversité lui interdisent d’appartenir à une communauté historique...

- La partie vaut le tout, l’individu la Cause, l’exemple l’explication. Un témoignage de victime, une mort filmée, une bavure condamnent un camp. D’où la tentation du trucage et de la forgerie : fournir à la presse ses cadavres de Timisoara, ses couveuses débranchées, ses villages bombardés, ses Madones douloureuses, ses visages émaciés derrière des barbelés. De l’image un peu esthétisée et un peu posée pour complaire aux goûts de la presse jusqu’à la pure et simple mise en scène, en passant par les images mal légendées, mal montées ou hors contexte s’ouvre le champ miné qui sépare l’erreur de bonne foi de la totale manipulation.

- Dans la vie civile une bonne part des événements qui nous sont rapportés, sans être nécessairement faux, sont imaginés, préparés, mis en scène, précisément pour être vus. Dès les années 60, Daniel Boorstin pressentait ce qu’il nommait les pseudo-événements produits pour être reproduits. Il n’imaginait sans doute pas que ce principe toucherait l’événement brusque par excellence : le fait de violence, guerre ou attentat. Désormais, la cause des peuples n’est plus défendue par les poètes et les exaltés : il y a des agences de communication pour cela. Hill and Knowlton remplacent Byron et Hugo quand il s’agit de défendre les peuples. Les propagandistes se chargent de fournir aux médias leur lot d’atrocités adverses, leurs images fortes (la chute de la statue de Saddam Hussein) ou leurs histoires exaltantes (l'héroïque soldate Jessica Lynch pendant la guerre d'Irak).

Les communicateurs du Pentagone, merchandisaient fort bien une guerre humanitairement correcte : les victimes étaient d’un seul côté. Multiplier ses partisans quand on multiplie les morts suppose de dissimuler les seconds aux premiers.

Mais, de leur côté, les terroristes sont aussi devenus des maîtres du marketing : leur planning attentats suit leur planning médias. Ainsi le Hamas est particulièrement réputé pour sa couverture image des attentats, et il a été vite imité par les autres branches de l’islamisme. Avant, les martyrs laissent leur testament filmé sur cassette. Pendant, les combattants s’efforcent de filmer les opérations. Après, on fait circuler dans les mosquées et madrassas des cassettes montrant le châtiment des ennemis de Dieu.

- Dernière leçon de ces guerres de l’image : certains de ses trucages se révèlent après coup et encouragent le scepticisme de l’opinion. Qui ne se souvient des fausses victimes de Timisoara ou des cormorans bretons englués dans le mazout d’un prétendu Golfe persique ? D’où un nouveau domaine de la guerre de l’information : la contestation des informations et images adverses, la remise en cause de leur authenticité, puis la contestation de la contestation. D’où surtout, une course de vitesse : il ne sert guère de révéler un trucage trois mois après. D’où, enfin, un effet en abyme de vraies et de fausses images.

Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
Voir aussi le résumé de la série sur la propagande et télécharger une brochure avec anthologie de citations et bibliographie.

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