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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Un an après les attentats de Londres
Quelques mythes sur le terrorisme islamiste revisités

À chaud, nous avions émis une hypothèse qui a choqué beaucoup d’internautes : celle du « jihad des copains », (buddy jihad) Nous écrivions : « des groupes d’islamistes, qui peuvent être de nationalité anglaise, nullement repérés comme jihadistes, pas forcément liés à de vrais réseaux internationaux, n’ayant été s’entraîner ni en Afghanistan, ni en Tchétchénie, ni en Irak, peuvent décider un jour de faire comme les « vrais » mouhadjidines….
Loin d’être le fait d’une organisation unique ayant une stratégie unique et lisible, le jihadisme proliférerait, surtout depuis qu’il n’a plus de bases en Afghanistan, sous forme de groupes plus ou moins intégrés et coordonnés et prenant des initiatives plus ou moins spontanées. »

Depuis, il y a eu des arrestations, des enquêtes, des révélations, des rapports. Que pouvons- nous en conclure ?


1) Une commission d’enquête commandée par le Home Office a rendu ses conclusions en Avril 2006. Elles vont à rebours de ce qui s’était dit à l’époque sous le coup de l’émotion. Siddique Khan, Hasib Hussain, Shehzad Tanweer et Jermaine Lindsay, les quatre responsables des attentats suicide n’étaient pas des « membres d’al Quaïda » (à supposer que ce concept de « membre » ait le moindre sens) ; ils n’étaient pas liés à une filière internationale. Ils n’ont pas eu besoin de financement par des réseaux planétaires : leurs attentats étaient bon marché, quelques centaines de livres. Ils n’avaient besoin d’aucune expertise technique sophistiquée : ils avaient pris toutes les recettes de leurs machines infernales sur Internet. Ils n’obéissaient pas à un cerveau diabolique les commandant depuis l’autre bout de la planète.

C’était une bande de potes, bien intégrés et ayant des vies plutôt confortables, qui s’étaient échauffés tout seuls en voyant à la télévision ce qui se passait en Irak. Contrairement à ce qu’affirmait Tony Blair, la cause des attentats était bien la politique britannique en Irak. Elle ne remontait pas à un plan conçu avant le 11 Septembre.

2) Les déclarations d’al Zawahiri qui avaient été diffusées par al Jazira en septembre 2005 étaient une simple tentative de récupération de l’acte de gens, certes engagés dans la même cause, mais pas réellement affiliés à al Quaïda. Voir la cassette testament de Sidique Khan et celle, post mortem, de Tanweer.

On peut se demander si le groupe de fidèles de ben Laden, ceux qu’il est convenu de considérer comme les dirigeants d’al Quaïda ne se contentent pas souvent de prendre acte d’initiatives prises plus ou moins en leur nom. Voir la façon dont ces dirigeants ont tardivement accepté l’hommage de Zarqaoui, qui faisait à peu près ce qu’il voulait en Irak sans leur en référer, puis ont désapprouvé sa politique d’attentats contre les chiites sans pouvoir l’arrêter, avant, peut-être, de se réjouir de sa mort, quitte à lui rendre un hommage hypocrite. Dans tous les cas, le système de « franchise » d’al Quaïda implique une tout autre logique qu’une organisation hiérarchisée.

Pardon d’avoir à rappeler ces évidences à des commentateurs qui continuent à raisonner comme si ben Laden était le chef du Spectre dirigeant ses séides sur toute la planète depuis sa base secrète high tech.

3) Les attentats du 21 Juillet, menés avec encore plus d’amateurisme et, heureusement, beaucoup moins d’efficacité que les premiers ne faisaient pas partie du même plan diabolique pour frapper l’opinion occidentale deux fois à quelques jours d’intervalle. C’était une autre équipe, tout aussi spontanée et fauchée que la première. Du reste vite repérée . Là encore, il n'est pas mauvais de comparer au bilan des enquêtes sur les attentats de Madrid pour se convaincre qu'il n'y a aucune modèle unique de fonctionnement dans le terrorisme jihadiste.

4) Les experts autoproclamés en terrorisme et en géopolitique ont à la vois surévalué l’impact de ces attentats (la vie a repris normalement à Londres et la politique européenne n’en a pas été changée) et surinterprété la stratégie de ses auteurs. Ainsi, celle-ci n’avait aucun rapport avec les jeux olympiques, avec la bombe iranienne ou les élections en Irak, avec les réorientations supposées de la politique américaine ou avec une prétendue volonté d’apaisement à l’égard de l’islamisme dont auraient fait preuve des pays européens. Après Madrid aussi, quelques bons esprits nous expliquaient que les terroristes suivaient un plan concerté, qu'ils frappaient aussi bien le "camp de la paix" que les pays engagés en Irak, qu'il ne servait à rien d'être "munichois"... On a vu ce qu'il en était. Les terroristes de Londres ont tout simplement frappé quand ils ont été prêts matériellement et psychologiquement et où il sont pu. Ils ne se sont coordonnés avec aucune action internationale. Leur unique but était la vengeance.


5) Quoi que l’on fasse ou que l’on dise, une fraction de la population restera persuadée que les choses ne sont jamais aussi simples et qu’il y a un complot des autorités derrière tout cela. Une simple promenade sur Internet vous permettra de découvrir moult théories de la conspiration expliquant que l’on trouve partout la trace des services secrets, qu’en réalité Siddique Khan, et ses amis n’ont pas pu être physiquement là où l’on prétend à l’heure que l’on prétend, etc.

6) Les attentats NBC (nucléaires biologiques ou chimiques) attendus depuis des années ne se produisent toujours pas. Certes un journaliste a révélé un plan des islamistes pour gazer le métro de New York, plan qui aurait été annulé par Zawahiri lui-même. Certes, la police anglaise a fait le 4 Juin une descente chez des suspects originaires du Bangladesh et soupçonnés de préparer une bombe au cyanure ou à l’anthrax. Certains décrivaient même un gilet piégé qui aurait permis de commettre des attentats chimiques plus mortels que tout ce que l’on a déjà connu. Mais, dès que l’on sort du domaine des hypothèses et des fantasmes, il faut bien constater que les seuls attentats NBC effectifs et notoires ont été accompli par une secte japonaise, jamais par des islamistes. Ceux-ci continuent à s’en tenir à la méthode de l’explosif classique, soit par attentat suicide (voir sur la notion de kamikazes, soit commandé à distance.


7) Si ces tendances se confirment, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne est que nos sociétés européennes, loin d’être polarisées par la « guerre globale au terrorisme » ou la « quatrième guerre mondiale », loin d’être ramenées à l’alternative grotesque - suivre aveuglément la politique US ou céder aux terroristes en ouvrant un cycle infernal – peuvent continuer à vivre avec un terrorisme sporadique. Elles peuvent même se montrer assez efficaces dans sa prévention et sa répression. La mauvaise nouvelle est que des gens qui n’obéissent pas à une hiérarchie, avec qui on ne peut rien négocier et que rien ne saurait dissuader, peuvent toujours continuer leurs tentatives d’attentats, dont certaines vont statistiquement réussir.

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