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Propagande (9) Du Kosovo au terrorisme jihadiste
Guerre de l'image: le temps de la toute puissance

Golfe et Kosovo semblaient les prototypes des « guerres de l’information » que mèneraient désormais les riches et les puissants. Elles démontraient l’invincibilité des forces high-tech et des bons sentiments. La future stratégie, telle que l’imaginaient les stratèges US devrait donner la priorité à trois facteurs :

-L’information permettait de mieux appliquer les forces et de mieux coordonner les armes
Frappes plus précises et à plus longue distance, puces électroniques partout, communications instantanées, forces en réseau, opérations par écrans interposés, demain par satellite. Toute cette science-fiction garantissait que le fort serait encore plus fort. Son adversaire, le faible, l’archaïque, le criminel se verrait condamné à subir une raclée électronique sans pouvoir répondre.

- Les moyens de surveillance permettraient de remplacer la violence physique par la dominance par l’information
Dans cette guerre du voir et du savoir, la représentation exacte de la réalité que procure au fort ses moyens de surveillance et d’interception, avait pour corollaire l’impératif d’en priver l’adversaire et de pervertir ses moyens de transmission. Cela équivalait à le rendre aveugle, aphasique et aboulique. Pareille dissymétrie augurait de victoire sans effusion de sang, pensaient les plus optimistes.

- Les armes de l’illusion garantissaient l’illusion des armes La guerre du Kosovo, qui fut largement celle des médias, supposait une justification éthique (criminalisation de l’adversaire, intervention pour éviter des catastrophes humanitaires) plus une illusion optique. La puissance des images et des signes se substituait à celle des armes et des forces.

La projection vers l’avenir en découlait sans peine :

- La guerre serait désormais limitée, territorialement, dans le temps, dans ses objectifs (détrôner quelque purificateur, mettre fin à un massacre …). Elle serait surtout limitée pour autant que le fort la déclenchait à son gré et y mettait fin à sa guise. C’étaient des guerres imperdables. L’Occident en gérerait aussi bien les règles et le rythme que le spectacle.
Le conflit aurait lieu à la périphérie, dans les zones instables où n’ont pénétré ni les principes du libre marché, ni l’État de droit. Progressivement, ces zones devaient reculer ; telle est à peu près la philosophie de la politique dite d’enlargment (l'extension à la planète du modèle US).

- La guerre serait soft au double sens du terme : « douce » puisque la moins sanglante possible mais aussi soft, comme l’est le software opposé au hardware : intelligente et sûre comme un logiciel.

- Il n’y aurait plus d’ennemi, mais des criminels ou des fauteurs de trouble..

- Le principe de dissuasion restait valable: il s’agissait toujours de faire céder la volonté d’un acteur politique (Saddam, Milosevic) par la menace d’un un dommage et ce jusqu’à ce qu’il cède.

- La technologie informationnelle permettait à long terme à la prévention du conflit par l’anticipation et la surveillance. Plus les systèmes de contrôle dit « panoptiques » seraient développées, meilleures les possibilités d’anticipation.

- La guerre des représentations était a priori gagnée, puisque les médias occidentaux contrôlaient le flux des images. Sur ce terrain-là, les ennemis de la société de l’information partaient battus. Certes un dictateur pouvait manipuler les médias nationaux. Comme le démontrait le cas de la télévision serbe, les Méchants n’étaient pas forcément stupides. Ils savaient aussi jouer de la puissance des images : mise en scène des bavures de l’Otan, concerts rock avec des cibles sur la poitrine, dans une logique spectaculaire et victimaire. Mais cela n’avait qu’une importance relative : personne ne les croyait à l’Ouest. Leurs messages étaient présentés comme propagande. Au contraire, avec l’effet dévastateur des télévisions par satellite et d’Internet, cette technologie libératrice déstabiliserait les dictatures.
Un schéma qui sera démenti le 11 Sptelbre

Ce jour-là, tout commence par des images. Très vite, une lecture s’imposait : ces scènes étaient symboliques et stratégiques. Symboliques, elles voulaient nous dire quelque chose. Les tours « signifiaient » l’Amérique, la Mondialisation, l’Argent, la Culture mondiale, y compris celle des films catastrophe, l’Orgueil, la Tour de Babel… Stratégiques, ces images devaient nous faire quelque chose. Quelqu’un les avait produites, mises en scène, en vue d’un effet psychique et panique: une intelligence, consciente du pouvoir des médias.

Pourtant tout n’est pas si simple. De quoi les Twin Towers étaient-elles les « icônes » - le terme qu’emploie ben Laden dans une de ses cassettes - sinon du temporel ?

Du point de vue de l’image, tout s’oppose caricaturalement. Al Jazira contre CNN. Cutters contre missiles. K7 contre B52. Low tech contre High tech. Discours théologique contre discours étatique. Métaphores coraniques contre conférences de presse. Treillis contre costumes. Ouma contre mondialisme. Dramaturgie contre communication. Celui qui regarde le ciel contre celui qui regarde le prompteur. L’homme des grottes et du désert contre l’homme des villes et des tours. Ben Laden contre Bush.


Mais la leçon du 11 Septembre est aussi que nous n’interprétons pas les images de la même façon. Ainsi, le tabou de la mort visible domine aux U.S.A. Le 11 Septembre, l’événement le plus filmé de l’histoire, nul n’a vu de cadavre (sauf, sur le moment, les points noirs des « jumpers », qui sautaient des tours, préférant s’écraser au sol que brûler vifs).

Dans une partie du monde musulman, ces séquences, horribles à nos yeux, apparurent comme une revanche symbolique, une compensation à l’humiliation de tous les Arabes. L’ennemi si fier de sa technologie prenait enfin le visage d’un mort ou d’un gosse terrifié.
Les cassettes-testaments des kamikazes, diffusées quelques mois plus tard, témoignaient d’un désir de mettre en scène sa propre mort. Le cas échéant par de procédés très kitsch : les terroristes expliquant leur acte et exprimant leurs dernières volontés apparaissent sur fond de tours en flammes. Grâce à une incrustation vidéo, la « bande-annonce » d’avant l’attentat s’enrichissait de l’image publicitaire de la performance pendant : la chute des tours.

De la même façon, pour les jihadistes l’exécution de l’ennemi peut être l’occasion d’images édifiantes qui stimuleront l’ardeur des combattants. L’exécution de Daniel Pearle au Pakistan, les égorgements de soldats algériens désarmés par le GIA et complaisamment filmés, les décapitation d’otages dont raffolent les séparatistes tchétchènes, autant de séquences qui circulent sur cassette . La tendance iconoclaste de l’Islam et sa méfiance tout ce qui pourraient inciter les fidèles à l’idolâtrie n’y change rien. En effet, l’image est licite lorsqu’elle incite à la piété ou au bon combat. Les jihadistes font donc une lecture théologique des images de violence : ils en font des icônes exaltantes, qui, de surcroît, fournissent une compensation symbolique.

"Cela me fait du bien de voir des morts, cela me soulage. » disait un Palestinien interviewé durant la guerre d’Irak par le magazine télévisé « Envoyé spécial ». Quand on a le sentiment d’appartenir à une communauté humiliée, on obéit sans doute à une autre économie mentale de la souffrance exhibée. Donner une représentation concrète à la souffrance celle des siens et celle d’en face, donner un visage particulier à l’ennemi mortifié, c’est purger et exorciser bien d’autres images qui pèsent sur la mémoire.

La rhétorique victimaire ne fonctionne plus de la même façon. Dans le conflit israélo-palestinien, la « compétition victimaire » a joué : rivalité entre Israéliens et Palestiniens pour se justifier par la persécution subie. Et le onze Septembre a démontré à quelle horreur s’élèvent des actes accomplis en compensation des souffrances collectives.

Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
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