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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Terrorisme : frapper et faire savoir
Guerre du pauvre ou propagande par le fait ?

Dans une anthologie , nous avons défini le terrorisme comme "méthode de lutte d’acteurs non étatiques et clandestins commettant des attentats à buts politiques sur des cibles symboliques". Mais c'est, par excellence un terme difficile à définir.

Pour les uns "guerre du pauvre" (on utilise des bombes humaines faute de B52), pour les autres "propagande par le fait" (une façon théâtrale de délivrer son message en frappant des cibles emblématiques ou représentatives), ...

• Faut il le définir par ses effets moraux ? Ils est censé répandre le sentiment de panique, impressionner, créer un « climat de terreur » ? Sa caractéristique est elle de troubler « gravement » l’ordre public comme le suggère notre code pénal ?

• Cet emploi illégitime de la violence politique s’opposerait-il à des usages légitimes, tels que guerre ou maintien de la paix publique ?

• Et ses victimes innocentes? C’est souvent le critère des définitions américaines qui rapprochent le terrorisme tuant des non-combattants du crime de guerre . Par le choix de cibles prises au hasard ? D’où tout un débat sur ce qu’est une victime innocente, à une époque où toute guerre tue plus de civils que de militaires.

• Les intentions de ses auteurs ? Elles ne seraient pas que criminelles – intérêt ou plaisir de détruire - mais idéologiques voire métaphysiques. Ainsi, par les bombes, le nihilisme protesterait contre l’ordre du monde en général.

• Le terrorisme n’est-il que la guerre, la guérilla ou la révolte du minoritaire, du faible ou du pauvre ? Il se distinguerait alors de la guerre - visant à la domination du territoire- ou de la révolution - visant à la conquête de l’État - par sa faible intensité, son caractère accessoire ou provisoire ?

• Est-ce une pratique « élitiste » ou minoritaire de la force destructrice : maximum d’effet pour un minimum d’agents ? L’aveu d’un manque de légitimité ou de partisans ?

• « Terrorisme » est-il un jugement de valeur dénonçant la violence de l’Autre, comme «idéologie» disqualifie son idéal ? D’où la nécessité de distinguer le terroriste forcément totalitaire du « fredom fighter », le combattant de la liberté qui emploie des moyens violents là où il n’en existe pas de démocratiques pour s’exprimer et combattre les tyrans ?

Chercheurs et juristes (dont ceux de la SDN et de l’ONU) se sont acharnés à concilier les éléments capables de caractériser le terrorisme :

• organisationnels : fait d’un groupe de spécialistes poursuivant des desseins historiques, il s’apparente à la subversion voire à la répression, pour qui admet la notion d’un terrorisme d’État,

• psychologiques : la panique ou la paralysie qu’il cherche à provoquer en fait la version négative de la propagande qui unit et rassure. Il le distinguerait de la guerre ou de la guérilla.
qui recherchent prioritairement à détruire des forces ennemies et/ou à occuper des territoires.

• éthiques : son caractère clandestin, puisque le terroriste toujours sans uniforme, se dissimule jusqu’au moment d’agir, ses victimes, et sa brutalité le rapprochent du crime,

• polémologiques : comme la guerre, le terrorisme vise à faire plier par la violence la volonté d’un autre camp,

• politiques : par ses revendications, il suppose un différend politique qu’il porte sur l’ordre de la Cité, la forme du régime, un territoire, une loi, des alliances…

Ces débats, pendant des années à l’O.N.U., plus récemment à la Commission Européenne après le 11 Septembre ont montré que toute tentative de définition suscitait des objections destinées à limiter un concept qui, autrement, finirait par englober toute violence politique.

• Par en haut : pour certains, la qualité des intentions (résistance, lutte anticolonialiste, lutte contre des systèmes non démocratiques qui ne laissent aucune autre possibilité d’expression) doit exclure les violences politiques, imposées à leurs auteurs, du domaine honteux du terrorisme.

• Par en bas : pour d’autres c’est la faiblesse des moyens employés qui distingue du vrai terrorisme un « simple » activisme, manifestation entraînant des heurts, occupation de locaux, dégradation de marchandises…

Le terrorisme est rebelle à toute définition parce qu’il se situe sur le terrain de l’exception. Robespierre, voyait dans la Terreur un moyen inédit pour une situation paroxystique car «Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire dans la révolution est à la fois la vertu et la terreur... ». De la même façon, le discours du terrorisme se réfère à une situation d’exception : tyrannie extrême, imminence de la Révolution, décrets de la Providence, menace inouïe. Il suppose des fins exceptionnelles qui ne peuvent être atteintes dans le cadre de l’ordre existant. D’où des moyens tout aussi exceptionnels et qui échappent aux lois de la paix et de la guerre. Ou plutôt, ces moyens abolissent la distinction entre paix et guerre, combattant et non combattant, front et arrière, acte licite et illicite.

Logiques de l’exception

Ces difficultés ont une origine historique. Le mot «terrorisme», attesté depuis 1794, désigne d’abord la Terreur d’État, ordre politique qui repose sur l’extermination physique des opposants réels ou supposés, et l’exhibition de férocité pour paralyser les ennemis de la Révolution. La Terreur, régime qui gouverne la France de Mai 1793, la chute des Girondins, jusqu’à Juillet 19794, chute de Robespierre, engendre les « terroristes », ses agents. Ils la propagent dans toutes les provinces. Le « terrorisme » est leur méthode et leur but.

Depuis, le sens du mot s’est retourné. Il se retrouve maintenant du côté de la subversion ou du renversement de l’ordre. Désormais, la pratique de méthodes « terribles » par le Pouvoir se nommerait plutôt « répression féroce » ou « totalitarisme policier ». Et les « États terroristes » sont ceux qui dissimulent leur visage et leurs attributs, armée, police, ... Ils emploient des groupes clandestins pour commettre des attentats hors de leurs frontières ou des milices à l’intérieur.

Un terroriste n’a ni uniforme ni bureau. Un tonton Macoute ou un tchékiste terrorisent, sans être terroristes. C’est une confusion que de parler de terrorisme du Système ou de poser une équivalence entre oppression violente et terrorisme. C’est aussi éclairant que d’embrouiller la définition de la violence, avec les notions floues de violence passive ou structurelle, si bien que le terme devient synonyme de mal, haine ou inégalité. La sémantique ignore l’éthique. Déportation, épuration, massacre des opposants, camps peuvent être pires moralement que les terrorismes. Tout ce qui produit la terreur n’est pas pour autant du terrorisme.

Seconde difficulté : la désignation du terrorisme est généralement le fait du terrorisé ou du contre-terroriste. Le terroriste présumé, lui, parle résistance, régicide, riposte des opprimés, guerre sainte, juste revendication. Il fait remarquer que s’il pose des bombes, c’est faute des bombardiers comme les États. Sa violence, toujours seconde, répond à une terreur initiale par légitime défense ou juste vengeance. Le terroriste nous rappelle que nos écoles célèbrent ceux qui figuraient hier sur l’Affiche Rouge. Que nos occupants appelaient terroristes nos libérateurs. Que De Gaulle et Mandela furent dits terroristes. Que des pouvoirs avec qui l’on traite maintenant ne sont que des terrorismes récompensés par l’Histoire, comme des religions sont des sectes qui ont réussi.

Le terroriste avoué est rare : les exemples en sont ou romantiques, tels les nihilistes sur le modèle de Netchaïev , ou cyniques. Ainsi Trotski en théorise l’emploi, dans «Terrorisme et Communisme» en 1935 . L’organisation terroriste aime plutôt se présenter comme colonne, guérilla, armée secrète ou de libération, ..., bref à se référer au modèle militaire du partisan, combattant sans uniforme. À moins qu’elle ne se rattache celui du parti en armes, fraction ou branche combattante d’un mouvement politique. Terroriste des champs, guerillero sans territoire, ou terroriste des villes, propagandistes armés, sont refusent le qualificatif infamant. D’où un discours répétant que « le vrai terrorisme, c’est celui que nous subissons, l’oppression du peuple » ou que « si défendre ses droits et lutter pour la liberté est du terrorisme, alors, oui, nous sommes terroristes ».

Allons plus loin : les terroristes accomplissent des actes qui violent droit positif, et droit des gens, mais au nom d’un droit qu’ils estiment supérieur. Juges, témoins, et bourreaux, ils appliquent des arrêts, convaincus de leur légitimité.

Un terroriste, c’est un juriste contrarié qui n’écoute guère les avocats. Voir les brigades rouges jugeant Aldo Moro avant de l’exécuter. Voir l’OAS cherchant dans le jus gentium les raisons de sa tentative de « tyrannicide » contre De Gaulle. Voir les terroristes islamiques appliquant scrupuleusement fatwas, tafkirs (anathèmes), diyya (prix du sang), djihad (guerre sainte proclamée) et fiqh (droit canon régissant l’application de la mort en cas de « nécessité »).

En arrière-plan, donc, un droit éminent : droit naturel : état de nécessité, ou légitimité de la révolte en cas de rupture du contrat social, responsabilité individuelle des séides de la tyrannie, édit divin, ordre révolutionnaire encore en genèse, commandement d’une autorité supérieure au pouvoir établi illégitime,... Le terroriste châtie qui prétend le réprimer et voit une sanction où nous voyons un crime. Même l’anarchiste, qui, au début du XX° siècle, jetait une bombe au hasard sur les clients du café Terminus, affirmait le principe que "Nul n’est innocent".

Aujourd’hui, des théologiens fondamentalistes expliquent que les femmes et les enfants que tue le djihad ne sont pas si innocents: les femmes, en payant l’impôt ou en supportant l’existence d’un État, se rendent complices de ses crimes. Les enfants ont tendance fâcheuse à devenir adultes. Dans une logique de pureté et de culpabilité universelle, les terroriste italiens des années de plomb passèrent des attentats contre des « fascistes », comme actes de résistance et d’autodéfense, au exécutions de modérés de droite puis de gauche, puis enfin des traîtres ou des repentis potentiels dans leurs rangs.

Troisième difficulté : nature, intentionnalité et gravité sociale des menées terroristes varient suivant les époques et les cultures. Leur degré de violence et de dangerosité est jugé très différemment .

Bruler des pneus au cours d’une manifestation, séquestrer un cadre une journée ou saboter une ligne de production, est-ce du terrorisme ? Pour nous, européens modernes, ce sont, au pire, des dérives violentes de l’action revendicative, en soi légitime. Mais en d’autres temps et d’autres lieux, cela pouvait valoir le poteau.

Distribuer de la drogue ou des images pornographiques, même au nom d’une prétendue haine de l’ordre établi, est-ce du terrorisme ? Là encore nous répondons que non. Les Actes de la Conférence d’Unification de Droit Pénal publiés à Paris en 1929 étaient de l’avis contraire.
Y a-t-il des actes «par nature» terroristes ? Des crimes de simple banditisme, tel un hold-up ou une prise d’otage, qui deviennent terroristes s’ils sont accomplis par des groupes organisés et visent à subvertir l’ordre social ?

Peut-on être terroriste seul ? Érostrate ou Ravaillac qui n’avaient pas de complices ? Ce Suisse qui a abattu quatorze personnes au Parlement cantonal ? Là encore aucune réponse ne fait l’unanimité. Impossible de sortir de la trilogie : fins/moyens/acteurs.

Peut-on s’accorder sur une date de naissance ? Le terrorisme « moderne » est dit remonter aux attentats des narodnystes ou populistes russes. Ils se font connaître en 1878, par l’assassinat du gouverneur de Saint-Pétersbourg exécuté par une disciple de Netchaïev. Ce terrorisme qui frappa l’opinion européenne, inspira, en littérature, Dostoïevski, puis Camus.

Mais il inspira aussi, en pratique, des imitateurs russes. En France, la presse attribue à l’influence des « nihiliste russes » ou du prince Kropotkine , dont le nom sonne bien et que l’on confond facilement avec Bakounine , la paternité morale des actions des Ravachol, Vaillant, Henry, Pauwels, et autres poseurs de bombe de la fin du XIX° siècle . L’idée d’une incitation ou d’une participation morale au terrorisme naît aussi avec les « lois scélérates » de la même époque.

Certes, toute périodisation est sujette à caution: il est facile de trouver des antécédents : les sicaires bibliques, les assassins ismaéliens du Vieux de la montagne d’Alamut, ou les attentats contre Napoléon. Il y eut des régicides, des tyrannicides, déjà théorisés par les jésuites du XVII° siècle et des complots révolutionnaires bien avant 1878.
Pourtant le terrorisme « à la russe », semble réunir tous les éléments : l’organisation, sa doctrine, son secret, ses outils de travail -la bombe et le pistolet - le rôle de la presse et de l’opinion, la contagion de l’exemple.

Pour le dire autrement, ce terrorisme moderne est à la fois

• Épidémique, puisque chaque attentat s’inscrit dans une série et suscite des imitateurs, en Russie et ailleurs en Europe

• Idéologique, voire pesamment théorisé. Des groupes réunis par l’idée veulent tuer des idées en assassinant des gens. Ils veulent aussi et surtout réaliser des idées, ce qui est autre chose que châtier un tyran ou prendre le pouvoir. Jamais plus qu’en leurs débuts, les terroristes ne méritèrent le nom d’intellectuels sanglants puisqu’ils prennent théories et symboles avec un redoutable sérieux.

• Ambivalent, hésitant entre action et signification. Pour les narodnystes, chaque partie constituante de la dramaturgie des attentats est lourdement chargée d’un sens : elle représente toujours plus qu’elle-même. Les acteurs sont là pour exprimer une vérité ignorée, telle la révolte et la destinée du peuple, même s’il en est encore inconscient. L’organisation révolutionnaire en représente la fraction éclairée. Elle frappe une cible éclairante : la victime. Celle-ci est l’emblème de l’autocratie comme on disait alors. L’attentat, quant à lui, doit être interprété comme un manifeste, une révolte tangible, un coup de tocsin, une étincelle destinée à se propager. Les images ne manquent pas…

• Instrumental : l’acte terroriste n’est pas censé se suffire en soi. Il ne vaut que dans la mesure où il accélère un processus. Il s’agit d’aggraver la décomposition du régime et la prise de conscience des opprimés. Le terrorisme est un raccourci historique. Comme le notait Ernst Jünger, les attentats «Influent moins sur l’orientation que sur le rythme de l’Histoire, tantôt l’accélérant, tantôt le freinant

• « Altruiste » le terrorisme vise des fins qui sont supérieures aux intérêts de ses membres. Souvent les terroristes, tels les Justes de Camus acceptent «d’être criminels pour que la terre se couvre enfin d’innocents» .


Le terrorisme apparaît ainsi dès sa première phase d’expansion comme une violence politique, armée, asymétrique et non institutionnelle, clandestine. Elle vise les forces morales de l’adversaire à travers ses forces matérielles et des proclamations symboliques. Il est évident que la forme que prend le terrorisme dépend des croyances d’une époque, disons l’idéologie, mais, au moins autant, du répertoire technique disponible, les instruments de destruction et de propagation. Il dépend d’une configuration stratégique.

La terreur comme interaction

Le terrorisme est une interaction . Au même titre que la relation guerrière, elle suppose la distinction de l’ami et de l’ennemi et sépare le monde en deux camps. On connaît la phrase de Cocteau « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour ». De même, il n’y a pas de Terrorisme, il n’y a que des manifestations de terrorisme. Elles consistent à faire et à dire pour faire dire et faire faire.

Les manifestations du terrorisme - le plus souvent par des attentats- sont sensées lancer une longue série de réactions et contre-réactions Elles peuvent être positives, tel le ralliement espéré des masses, mais aussi négatives puisque l’acte terroriste est censé pousser l’adversaire à la faute, par faiblesse ou par férocité. En ce sens, tout terrorisme est une provocation : il provoque un cycle d’actions et réactions, discours et contre-discours. Une fois encore, c’est un trait qui le sépare de la guerre, le terrorisme ne saurait se contenter de faire beaucoup de morts : il doit produire beaucoup de bruit et beaucoup de réactions, voire de révélations.

Ces manifestations partagent des caractères communs :

- Elles visent à une perte. Celle-ci peut se mesurer en vies humaines, chefs, responsables ou « innocents », en richesses, volées, consumées ou versées en rançon, en concessions, amnistie, abandon d’un territoire… Mais ce principe de destruction se décline encore d’autres manières : perte d’organisation, de temps et d’information, en cas d’attaques contre des infrastructures, des archives, des systèmes informatiques, des mémoires. Perte des d’alliés découragés par les risques, perte de prestige. La cible du terrorisme, surtout s’il s’agit d’un État dit légitime, donc supposé maîtriser la violence sur son territoire, voit, de ce fait, son statut remis en cause : la question de sa légitimité n’est pas posée qu’en parole. Se présente alors une alternative. Ou bien faire cesser les pertes moralement insupportables par un abandon, en négociant, en se retirant d’un territoire…. Ou bien s’engager dans une montée aux extrêmes : une lutte qui risque de légitimer a posteriori le terrorisme.

- Le dégât peut être présent, différé ou sous condition, comme en cas de prise d’otage. Il peut être indirect, lorsque l’attentat frappe un tiers. Plus subtilement, il peur faire perdre des apparences et des prudences. Par son acte, le terroriste prétend contraindre le camp adverse à révéler sa « vraie nature », par exemple en réprimant férocement et si possible maladroitement. Ceci peut mener à des raisonnements d’une absurde complication. Ainsi a-t-on accusé l’extrême droite italienne des années soixante-dix d’avoir provoqué des attentats pour mettre en lumière la nature faible et laxiste de l’État. Le but aurait été de l’obliger à se durcir, donc à réprimer des « subversifs » potentiels. Mais le raisonnement inverse a à peu près autant de sens.
Pareil processus peut demander des sacrifices du côté terroriste. Ainsi le martyr est son propre medium : il témoigne, au sens étymologique, mais il transforme aussi son propre corps en vecteur du message. Il s’agit alors d’un investissement en vue d’un gain supérieur : le Paradis pour le terroriste s’il est croyant, un gain de réputation et de partisans pour la cause. Le témoignage en acte d’un des siens vaut à la Cause un gain de visibilité et poids de « l’argumentation » terroriste s’en trouve renforcé. Cette arithmétique de la destruction instaure un système d’échange et de valeur d’une complexité qu’ignore le stratège «classique».

- Les actes terroristes n’ont pas leur finalité en eux-mêmes. Ils s’inscrivent une continuité des desseins. « Un » acte terroriste sans suite ne serait pas plus signifiant qu’une bataille ne suffirait à faire une guerre. Il faut la promesse d’une répétition jusqu’à la victoire, une menace, un avertissement, une projection vers l’avenir. En ce sens, les « séries » terroristes sont à la fois économiques et stratégiques. Leur science est de gérer des ressources pour produire une plus-value, publicitaire, mais aussi de gérer les forces, dans un rapport dialectique avec des forces et intelligences adverses.

De même qu’il y a des guerres à objectifs limités et des guerres totales, la revendication terroriste peut être restreinte, négociable, ou absolue. Le terrorisme peut tenter d’infliger un dommage, essentiellement moral, à l’adversaire jusqu’à ce qu’il estime moins « coûteux » de quitter un territoire ou de céder. Ce n’est pas la même chose que de vouloir le rayer de la surface de la Terre. Telle semble avoir été la «revendication» du 11 Septembre 2001. À demande absolue, affrontement absolu.

- La manifestation terroriste doit pourtant rester rare et surprenante. Mille attentats, cela devient une guerre ou une routine. L’attentat s’apparente à la catastrophe : effondrement brusque du cours ordinaire des choses, suivi d’une période de réparation ou de retour à la normale. Une catastrophe régulière, c’est une contradiction dans les termes.

- Corollairement, ces actions sont théorisées. Le terrorisme suppose un plan, même si le recours à la terreur apparait comme un pis-aller ou un mal nécessaire aux yeux de ses auteurs. Qui dit plan dit méthode, donc groupes structurés.
D’où le paradoxe des organisations terroristes : il faut rechercher l’invisibilité pour gagner la surprise ou l’impunité, dissimuler parfois les objectifs réels. L’acte terroriste recherche également une reproduction ostentatoire : multiplication exemplaire d’initiatives du même type, prolifération du désordre chez l’adversaire, mais surtout proclamation d’une « nouvelle ». Le terrorisme n’est pas un « cri », exprimant révolte ou désespoir, il attend un écho. Son acte porteur se veut d’une riche signification et il appelle une réponse de l’adversaire, de l’opinion, des neutres ou du genre humain.

Qu’il s’agisse de la visibilité et de l’information en général, des moyens et des statuts, des objectifs et des structures, le terrorisme est la forme de conflit la plus asymétrique, puisqu’il n’est imaginable que dans son rapport avec un adversaire absolument autre.

Affrontement des symboles

Le terrorisme, modèle stratégique, applique au mieux les principes de primauté de l’offensive, d’économie et de concentration des forces, de dispersion de l’adversaire et d’augmentation de son incertitude, d’action sur les points, qui produisent un effet d’amplification. Les notions stratégiques traditionnelles s’appliquent donc, en particulier celle de montée aux extrêmes : sauf « friction » du réel qui contraire ses desseins, le terrorisme est voué à l’escalade des moyens et des initiatives.

Mais les effets de ces initiatives stratégiques terroristes ne se mesurent ni en rééquilibrage de forces ni en conquête de territoire. On ne raisonne donc ici en ni en termes de liberté d’action pour soi ni de capacité de contrainte envers l’autre, comme le ferait un général ou un guérillero. Contrairement à une « vraie » guerre ou à un « vrai » crime, il est souvent difficile de mesurer les objectifs réels, l’objet du différend, ou les gains réalisés par les acteurs. Ils doivent être appréciés en termes d’information autant que de destruction. Par conséquent nous rentrons dans le domaine de l’interprétation qui est aussi celui de l’imprévisible.

Le terrorisme joue toujours sur deux plans. Il y a les éléments visibles : le terroriste, l’otage, la bombe, son cratère, les cadavres, la rançon. Mais chacun de ses éléments signifie plus que lui-même et correspond à une économie supérieure du prestige, du salut, de la reconnaissance, de l’humiliation. Par là, le différend entre les deux camps prend une autre dimension. Le terrorisme déclenche toujours quelque chose, mais ne sait jamais vraiment quoi. C’est pourquoi il est si difficile de répondre à la question classique : le terrorisme est-il efficace ? Sous-entendu : là où il échoue, n’a-t-il pas prouvé sa cruelle inutilité voire sa contre-productivité, et là où il réussit, n’est-ce pas parce que l’histoire allait de toute façon dans ce sens là ?

Le terrorisme représente un modèle symbolique autant que médiologique : il vise un maximum d’efficacité, compte tenu des moyens de transmission. Son histoire fait passer du poignard au Boeing, du libelle au live télévisé planétaire .

Si le dommage se double d’un message, celui-ci est à plusieurs étages :

• C’est un témoignage. L’acte terroriste « révèle » : l’existence, les projets ou revendications d’un groupe qui se dit représentatif d’une communauté, l’injustice éprouvée par un peuple, leur combattivité, ... Tel la guerre, le terrorisme est un discours pour l’Histoire, souvent pédagogique. Parfois bavard. C’est une guerre du Paraitre, voire pour paraitre. Combien de terroristes luttent pour « être reconnus » ?

• C’est un outrage. Il atteint celui à qui il s’adresse : il attente à son prestige symbolique, il en révèle les fragilités ou les contradictions. Le terrorisme procède par défi, mise en demeure. Il pose une énigme : comment interpréter l’acte, identifier les auteurs ? La transgression est renforcée par la théatralisation. L’outrage joue aussi sur le caractère de la victime : emblématique par sa puissance et ses responsabilités, significative par son anonymat et son innocence mêmes.

• C’est un marchandage. Le terroriste cherche toujours un gain. Il parle sous condition : si vous me donnez tel avantage, si vous libérez Untel, si vous cédez sur tel point, j’adoucirai votre peine. Si vous me reconnaissez,, vous y gagnerez. Le tout est truffé de pièges et mystères puisqu’on ne peut être assuré ni de la promesse ni du promettant, ni des termes de l’échange.

Les actes terroristes se classent sur une double échelle.

• L’échelle de destruction. va de la violence la plus précise - un tyrannicide - à la plus générale : si les opérations terroristes se renouvellent trop, elles finissent par ne plus se distinguer de la guérilla ou de la guerre de partisans.

• L’échelle de propagation : le message terroriste peut avoir une valeur de proclamation, destinée à éveiller le genre humain mais aussi une valeur de négociation et ne s’adresser qu’à quelques interlocuteurs et décideurs.

Il se pourrait enfin qu’il faille considérer qu’au delà de l’atteinte aux forces adverses ou de la « publicité », le terrorisme ait valeur d’expiation. La compensation du sang versé, l’humiliation du puissant, la punition tiennent une grande part dans son discours. Cela est plus vrai que jamais avec Ben Laden.

Sept portes de la terreur

Résumons :

- Le terrorisme suppose une casuistique. Le terroriste veut justifier en conscience, et par un droit, une violence que son adversaire tente de criminaliser et de rabaisser.

- Le terrorisme a une rhétorique. Il tente de convaincre et son adversaire (qu’il a perdu, que sa cause est injuste...) et son propre camp (de son identité, que la victoire est proche, qu’il faut être unis…). Cette rhétorique suppose un contenu que l’Autre doit réfuter comme mensonger

- Le terrorisme s’apparente parfois à un ésotérisme, voire à un comportement de secte, puisqu’il vit du secret. Ses ennemis, eux, prétendent toujours le démasquer.

- Le terrorisme a une topologie : celle des réseaux. Ils dépendent à la fois de leur capacité de fonctionner malgré les tentatives d’interruption, et d’un environnement favorable, tel un sanctuaire hors frontières par exemple. En face, le contre-terrorisme cherche à sécuriser des zones, à contrôler du territoire.

- Le terrorisme suppose une économie : il gère des ressources rares et tente de produire des plus-values considérables, notamment publicitaires. C’est cette logique d’échange que tentent de casser ses adversaires.

- Le terrorisme ressortit, on l’a assez dit, au symbolique. Il recherche une «escalade » du sens : il prétend élargir la signification de ses cibles ou de ses revendications jusqu’à atteindre des principes historiques, religieux, métaphysiques : la Tyrannie, le Mal, la Révolution... Dans le camp d’en face, il faut, au contraire, rabaisser le débat pour rabaisser le terrorisme, notamment le ramener à sa composante criminelle.

- Le terrorisme est stratégique. Il repose au total sur une méthode de perturbation, paralyser la volonté ou la capacité adverse, plutôt que de destruction ou de conquête. Cette stratégie implique dans certains cas le concept paradoxal de «non victoire », si le but du terrorisme est uniquement d’affirmation identitaire ou de vengeance symbolique.



En partie repris d'un texte publié sur Strategic-Road

En complément : ci-dessous un texte extrait de Quatrième guerre mondiale téléchargeable sur le même sujet.
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Pour la définition du terrorisme, voir aussi ici et sur lemessage terroriste

Voir les anthologies n°1 et n°2 de textes sur le terrorisme.


Voir aussi Ecran/ennemi Terrorismes et guerres de l'information



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