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Propagande (fin ?)
La guerre de l'information US en Irak

Les USA ont-ils perdu la guerre de l’information en Irak ?
(voir ce que nous écrivions à l'époque sur Vigirak)



Oui, si l’on considère que les opinions européennes (sans parler du monde arabe !) refusent de croire :

- Qu’il y ait jamais eu des Armes de Destruction Massive en Irak (voir à ce sujet)
- que la torture et les crimes des soldats y soient un phénomène marginal
- que le pays devienne jamais une vitrine démocratique pour le proche-Orient
- que l’action américaine ait contribué à faire reculer le terrorisme, soit soutenue par une majorité des Irakiens, puisse empêcher les massacres intercommunautaires, ou aboutisse tôt ou tard à autre chose qu’un retrait U.S. (pendant que la situation s’aggrave en Afghanistan)….

Aux U.S.A. les réponses seraient probablement différentes. Un sondage du programme sur les attitudes en politique étrangère de l’Université du Maryland révélait en 2004 que 60% des Américains pensaient que Saddam possédait des A.D.M. (ou pouvait le faire) et 57% qu’il apportait un soutien substantiel à al Quaïda . Même si depuis lors l’opposition à la guerre d’Irak a énormément monté en Amérique ces différences de perception montrent que le gouffre se creuse entre les deux côtés de l’Atlantique. Au moins en termes de perception de la réalité.

Pourtant, évaluer la stratégique U.S. destinée à gagner « les cœurs et les esprits » en termes de changements d’opinion, ce serait lla confondre avec une campagne publicitaire qui fait vendre ou pas. Or, il n’y a pas une mais des guerres de l’information.

Pour la commodité de l’exposé, il faut distinguer trois niveaux, militaire, médiatique et symbolique. Ils concernent respectivement

- les voies et moyens pour gérer l’information (sous toutes ses formes) pendant le conflit,
- la façon dont les moyens de communication de masse produisent une image de ce conflit,
- -et enfin les effets généraux de croyance poursuivis par la guerre (le conflit comme média, en somme).


Stratégie du contrôle

Bien entendu ces trois « guerres » sont imbriquées, mais le distinguo permet de mieux comprendre la dynamique du projet U.S. de maîtrise dans les trois domaines. N’étaient-ils pas la première société de l’information au monde ? celle qui avait inventé Hollywood et les Nike ?


Cette foi en la guerre de l’information s’explique par des facteurs historiques :


- Le traumatisme du Vietnam et la réaction qu’il a suscitée. Les militaires américains sont certains d’avoir perdu la guerre sur le front des médias. Les journalistes « libéraux » auraient démoralisé le pays en excitant la compassion envers des victimes emblématiques (la petite fille courant sous le napalm d’une célèbre photo, par exemple). Ils révélaient les horreurs du conflit à un pays qui le vivait pour la première fois sur ses écrans de télévision. Toute la politique de contrôle de l’image qui s’ensuivra s’explique par là : première guerre du Golfe vécue comme guerre sans image, intervention en Somalie mise en scène de façon hollywoodienne, ou encore opérations du Kosovo où la pitié envers les Albanais et la diabolisation des « épurateurs ethniques », sont gérées par des « communicants », Afghanistan scénarisé autour du thème de la punition tombant du ciel. De là l’idée que la guerre est devenue l’art de gérer la pitié et l’indignation par images interposées (et sélectionnées). Le traumatisme du Vietnam joue aussi le rôle d’un contre-mythe chez les conservateurs américains : les U.S.A. perdant la face, par manque de confiance en leurs propres valeurs ; c’est la faute absolue, le traumatisme dont il faut éviter la répétition à tour prix.



- La transposition des concepts de la « société de l’information » dans le monde du conflit. L’adoption de la doctrine de la Révolution dans les Affaires Militaires par le Pentagone transcrit les notions liées à la révolution de l’information: capter, traiter, distribuer l’information en temps réel et en réseaux, abolir les vieilles catégories de l’espace et du temps, intégrer l’intelligence artificielle à chaque stade du processus, assurer sa prédominance par l’innovation dans les technologies informationnelles. Et, bien sûr, agir en réseau (netwar). Les règles censées assurer la réussite de l’entreprise numérique sont transposées à l’armée. D’où, par exemple, l’idée de lutter contre le terrorisme par la TIA (Total Information Awareness) : gigantesque bases de données, croisement des informations pour détecter les profils terroristes et pouvoir intervenir avant le passage à l’acte. Ou encore l’idée de sidérer par la déstabilisation informationnelle, des psyops (opérations psychologiques) ou des attaques cybernétiques. Même la guerre était censée devenir soft, numérique et intelligente.



- La conviction que le conflit ne pourrait que réduire des poches de résistance à un changement inéluctable. Selon ce sens de l’histoire au rabais, les U.S.A. ont atteint un stade auquel doivent tendre toutes les sociétés : modernité, liberté, droits de l’homme, marché, communication, bonne gouvernance… Ceux qui refusent soit représentent des forces « archaïques » (cela c’était plutôt la version des années Clinton : droit d’ingérence, interventions humanitaires et élargissement du modèle occidental), soit sont mauvais par essence et « haïssent la liberté » (ici, c’est plutôt la version d’après le 11 Septembre). Et l’intervention armée en Irak avec ses trois prétextes invoqués pêle-mêle (les ADM, les liens supposés de l’Irak et d’al Quaïda, l’horreur de la tyrannie saddamique) s’inscrit dans la continuité de la décennies précédente. Les interventions étaient alors justifiées par l’imminence d’une catastrophe humanitaire (Somalie, Kosovo…), pendant toute cette période, l’idée que la guerre sert essentiellement à sauver des vies et que c’est une activité altruiste est devenue prédominante en Occident.


Selon cette logique du shapping the minds (le formatage des esprits) A entraîne B donc C : faites une bonne infowar militaire, vous gagnerez sur le front des médias et la planète sera séduite. On se doute que la réalité est légèrement plus complexe.



Utopie et simulation



La guerre de l’information menée par l’armée a une fonction d’économie : la dominance informationnelle, la précision des frappes, la désorganisation des forces adverses, la meilleure coordination de ses propres armes et ressources, tout cela permet d’épargner du temps, des forces et même des vies humaines (d’où à la limite, les mythes du zéro mort ou du full spectrum dominance). Bénéfice collatéral : cette guerre intelligente s’adapterait à la sensibilité d’une opinion imprégnée des valeurs douces postmodernes

Dans son emploi journalistique. « guerre de l’information » équivaut à guerre des informations, donc « des images ». Elle correspond à une fonction de représentation. La méthode consiste à fournir à l’opinion les photos ou scènes (atrocités de l’autre camp, peuple en liesse… ) qui peuvent jouer dans le bons,ou à faire circuler telle « révélation » ou telle interprétation des événements (au détriment de telle autre). Cette guerre médiatique dépend, elle, de la gestion du flux des images et des nouvelles davantage que de la production plus ou moins efficace de bobards de guerre.

La guerre symbolique, enfin, répond à une troisième logique, cette fois d’inclusion : il s’agit de propager une vision du monde. Ici, le critère de la victoire n’est ni la destruction des forces ennemies, ni l’occupation de son territoire, mais la conquête « des cœurs et des esprits », l’adhésion à des principes ou le triomphe d’une image (de l’Amérique, de la démocratie, …). Cette dimension englobe les deux précédentes.

Bien entendu cette offensive symbolique répond au caractère tout aussi global du terrorisme jihadiste. Tout terrorisme est une « guerre de l’information » : ce que croient et éprouvent les deux camps importe bien davantage que les dommages physiques. Mais, le 11 Septembre, ce message terroriste a pris la dimension d’un mythe planétaire. En retour la G.W.O.T. (Global War on Terror, Guerre Globale à la Terreur), dont l’Irak n’est qu’un épisode est bien une guerre missionnaire.

Or, à l’évidence, la réalité en Irak ne répond pas au modèle : sur le plan militaire, il faut affronter un ennemi multiforme, insaisissable et nullement décidé à économiser le sang (à commencer par celui de ses martyrs) ; la belle guerre propre produit le chaos qu’elle était censée éviter. L’Amérique ne contrôle plus les images du conflit face aux médias arabes ou aux self-media (à commencer par les images de leur propre ignominie que des matons sadiques enregistrent sur leurs caméras numériques). Quant à la guerre symbolique, difficile de mieux en décrire le résultat qu’al Gore. Il constatait que les Etats-Unis en 228 ans d’existence n’avaient jamais été autant haïs qu’aujourd’hui.
Où est l’erreur ?

L’infoguerre militaire a un volant « orienté ennemi » : destruction ou perturbation des moyens de communication et de commandement de l’autre, utilisation de sa propre dominance informationnelle pour viser à un quasi monopole de la connaissance. Plus des moyens de contrôle « orienté public ». Ils dépendent en partie des fameux « spin doctors » (les « communicants » qui « tordent » l’information dans le bon sens). Or leurs méthodes se résumaient souvent à l’art d’accommoder les bavures) ou de fournir aux journalistes des images et des histoires qui se vendent: odyssée d’une soldate héroïque, crime d’un quelconque épurateur ethnique. Mais, si primitives qu’elles soient, ces recettes fonctionnent lorsqu’elle rencontrent le courant porteur de l’opinion et des médias, tout prêt à adopter cette grille.

En engageant la guerre d’Irak les stratèges étaient persuadés d’appliquer les mêmes recettes que dans les opérations de la décennie précédente.

Déjà les guerres antérieures avaient montré les limites du schéma que nous venons de résumer. Ainsi les médiamensonges de la première guerre du Golfe et du Kosovo sont maintenant devenus notoires et nourrissent un scepticisme général à l’égard des images de guerre, au moins en Europe.
Le ratage de la Somalie avait également démontré que les armées modernes étaient aussi capables de se ridiculiser par un débarquement théâtral, que de se laisser chasser après une bavure amplifiée par les images télévisées, comme ce fut le cas à Mogadiscio.
Mais désormais, les troupes d’occupation américaines en Irak sont confrontées à un double bind, une double contrainte. D’un côté il faut donner une image de fermeté et ne jamais laisser se reproduire un second Mogadiscio. De l’autre raser Falloudjah ou Natjaf avec des chars Abrahms ne serait pas une excellente publicité. Goliath est rarement populaire à la télévision.

Avant 2003, on pouvait déjà se demander si une cyberguerre ou une infoguerre servaient à grand chose dans des pays où la télévision est rare et l’ordinateur presque inexistant. On vient de découvrir – ô surprise - que les moyens de surveillance high tech sont inefficaces contre une guérilla ou une résistance urbaine. Mais surtout, il aurait fallu accomplir une tâche impossible : rendre sexy une armée d’occupation.


Logiques du chaos


En effet, le contrôle militaire d’un pays pose des questions radicalement inverses de sa conquête. Il n’y a plus de méchant individualisé à combattre, plus d’opprimés à défendre, plus de populations à sauver, plus de catastrophe humanitaire à éviter, plus d’ADM menaçants. La guerre militaire de l’information, très efficace contre une armée visible et lourde de génération antérieure, est contre-productive face à un ennemi fondu dans la population civile. Elle tend à engendrer bavures et erreurs et fonctionne parfaitement comme machine à se produire des ennemis. Et à les exhiber.

Si la guerre militaire de l’information est efficace pour créer le chaos chez l’adversaire, et la guerre médiatique pour le faire apparaître comme puissant et menaçant, maintenant c’est l’armée victorieuse qui apparaît comme responsable et du chaos et des victimes. Et s’il se produit une affaire comme celle des tortures à Abou Ghraib, l’effet de contradiction (torturer pour imposer les droits de l’homme !) s’aggrave de l’effet identification. Après les cohortes de suspects aux yeux bandés interrogés par des G.I’s, les corps nus et humiliés de la prison de Bagdad permettent une projection les foules Arabes : ils résument toutes leurs humiliations. La rhétorique « victimaire » s’inverse.

Les Occidentaux qui s’étaient félicités qu’aucun pays ne puisse désormais se fermer aux ondes cathodiques ou qu’Internet permette à chacun de s’exprimer sans censure, jouent ici le rôle de l’arroseur arrosé. Sur al Jazira ou sur Internet, les U.S.A. ne contrôlent plus rien, mais ils maîtrisent moins encore les mystères de la réception et ne comprennent rien à la façon dont réagissent des non-Américains.

La guerre des informations et des images dépend en effet de la guerre du code, c’est-à-dire des valeurs et préconceptions. Elles déterminent en fonction de quelle grille sont interprétées lesdites informations, et ce qui est tenu pour crédible. Et cette guerre-là ne se gagne pas davantage par des images « sympa » de l’Amérique, fussent-elles produites par Hollywood. Quelle efficacité peuvent avoir les actions de propagande U.S. à destination du monde musulman ? À quoi servent les sous secrétariats d’État à la Diplomatie Publique et autres Office of Global Communication, pour désarmer ceux qui justement luttent pour ne pas être « englobés ». Comment expliquer que les gens qui décapitent Nick Berg devant la caméra raisonnent exactement à l’inverse de nous : pour eux procéder à cette exécution est ce qui peut le mieux exalter leur cause et non la desservir.

Les techniques de l’infoguerre sont destinées à une situation de simple dissymétrie. Ainsi, lorsqu’un État jouissant d’une technologie militaire et communicationnelle supérieure s’en prend à un État dit criminel avec armée, administration, télévision nationale…. Dans le domaine médiatique les malheureuses tentatives de la télévision serbe (concerts de rock avec des jeunes gens affichant des cibles sur leur poitrine) ou irakienne (les délires du ministre de la propagande, vite surnommé « Ali le Menteur ») ne pèsent guère plus face à CNN qu’une vieille Kalachnikov face à un hélicoptère Apache.

La situation change du tout au tout quand il faut raisonner dans le cadre d’une guerre asymétrique planétaire.et que les acteurs n’ont ni le même statut, ni la même organisation, ni les mêmes méthodes, ni les mêmes codes… Du coup apparaissent les nouveaux paradoxes de la guerre symbolique.

Depuis quelques semaines, les limites de la puissance militaire se sont révélées comme la vitesse de propagation du chaos, mais aussi l’incapacité de la première société mondiale de l’information à contrôler la force des images et à produire de l’influence efficace. Enfin et surtout, la guerre symbolique tourne vite en une guerre pour l’humiliation. C’est, du reste, la plus grande humiliation symbolique de tous les temps qui l’a déclenchée : le 11 Septembre.

La réponse américaine supposait, au-delà du succès militaire, une victoire spirituelle : face au jihadisme. Elle devait démontrer l‘excellence et l’inéluctabilité du modèle occidental, mais aussi la détermination sans faille de ses défenseurs. Elle devait faire reculer le chaos et provoquer la contagion du bien. Elle devait montrer la détermination des U.S.A à user de toute leur puissance pour combattre et susciter l’adhésion de tous les ceux qui désirent naturellement la liberté. Elle devait assurer la sécurité américaine en supprimant jusqu’à la possibilité matérielle (ADM), politique (Tyrannie) et stratégique (Terrorisme) de s’en prendre à eux. Elle devait les faire aimer.

La réponse est dans la question : ces buts sont antinomiques. Séduction ou contrainte, fins morales et moyens cyniques, monopole de la puissance et capacité de susciter l’imitation, le tout joue au détriment d’une vraie et grande vertu américaine : le pragmatisme. Le problème était en amont dans la conception même de la guerre fantasmée par les néo-conservateurs comme une « démonstration ».


Francois-Bernard Huyghe


Sur la propagande voir : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7,
8, 9, 10
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