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Désinformation
Méthodes et histoire du mensonge offensif



Quelqu’un qui soutiendrait aujourd’hui

- que Trotski n’a joué pratiquement aucun rôle en 1917 et qu’il était un agent hitlérien,
-que la Wehrmacht est responsable des massacres de Katyn, non l’Armée Rouge,
-que les Rosenberg n’étaient pas des agents soviétiques,
-que Giscard d’Estaing était objectivement complice de l'attentat de la rue Copernic en 1980, crime perpétré par des néo-nazis trop longtemps tolérés,
- que le virus du Sida a été fabriqué par un laboratoire des services secrets US
-que les soldats irakiens tuaient les enfants en débranchant les couveuses en 1990
-ou que Saddam Hussein avait des usines atomiques mobiles en 2003,

ce quelqu’un ferait rire puisque toutes ces mystifications ont été révélées depuis longtemps.

Pourtant des milliers de gens intelligents, objectifs, dont certains lisent peut-être ces lignes, y ont cru. Et ils l’ont cru sur la foi d’images ou de témoignages falsifiés, reproduits par les médias.

Il se trouve sans doute encore des milliers de gens pour croire au Protocole des Sages de Sion (auquel se réfère, par exemple, le programme du Hamas, comme s’il s’agissait d’un ouvrage scientifique) et peut-être même y a-t-il des gens pour soutenir que les Américains n’ont jamais débarqué sur la Lune et que tout était truqué dans l’aventure d’Apollo.

Qui s’est ému sur les victimes de Timisoara en voyant des cadavres prétendument torturés par la police de Ceausescu a du mal à considérer que son erreur est de même nature que «des milliers de témoins ont vu des sorcières voler dans les airs» ou «les navires qui ont tenté de franchir l’Équateur ont tous brûlé», affirmations qui furent incontestées en leur temps. Et soutenues par des gens extrêmement intelligents et bien informés.Que des manipulations modernes aient pu réussir, non pas malgré, mais grâce à la perfection de nos moyens d’information, qu’elles soient le fait d’officines professionnelles et non de naïfs illuminés, que demain les nouvelles technologies permettent de faire bien pire encore, voilà au moins trois raisons de s’interroger sur la modernité de ces procédés.


La désinformation, information de l’autre ?

S’il est un mot piégé, c’est donc bien "désinformation". Qui dit désinformation pense au mensonge de l’Autre, comme idéologie désigne le discours de l’adversaire. À trop soupçonner de désinformation partout, nous finissons par classer ainsi tout ce qui contrarie nos convictions. Et cela se transforme vite en « conspirationnisme » : on nous cache, tout est truqué, tout est manipulé.

À trop en douter, nous risquons d’être victimes d’un procédé qui n’est redoutable qu’autant qu’il est ignoré. Par définition la désinformation ne fonctionne que si elle est reprise par quelqu’un qui apparaît comme neutre (un journal « réputé de référence» par exemple). Donc elle se camoufle toujours. Et, toujours par définition, il est difficile à l’observateur de distinguer s’il est en présence d’une véritable opération de désinformation ou d’une erreur de fait, plus ou moins encouragée par l’aveuglement idéologique ou la naïveté.

Dans le premier cas, nous réduisons la croyance aux effets d’un complot destiné à occulter la vérité (si les gens savaient....). Dans le second, nous ignorons les stratégies dont nous sommes victimes.

Pour analyser la désinformation, procédé apparenté à la ruse au mensonge et au secret, il faut vérifier la vérité d'énoncés de fait, donc pouvoir trancher entre la thèse du désinformateur et déceler ses mensonges. Mais il faut aussi prouver comment il a fait : la désinformation n’est pas qu’une contrevérité, elle requiert un processus de propagation de relais en relais (souvent comme la rumeur qui peut être son relais). Pour désinformer, il ne suffit pas d’affirmer.

Hannah Arendt nous rappelle que " La marque de la vérité de fait est que son contraire n'est ni l'erreur, ni l'illusion, ni l'opinion, dont aucune ne rejaillit sur la bonne foi personnelle, mais la fausseté délibérée ou le mensonge... (le menteur) est l'acteur par nature ; il dit ce qui n'est pas parce qu'il veut que les choses soient différentes de ce qu'elles sont - c’est-à-dire qu'il veut changer le monde. Il tire parti de l'indéniable affinité de notre capacité d'agir, de changer la réalité, avec cette mystérieuse capacité que nous avons, qui nous permet de dire "Le Soleil brille" quand il pleut des hallebardes." C’est donc de la désinformation considérée comme un des moyens au service du projet de changer le monde qu'il nous faut traiter.

La guerre est évidemment son terrain d’élection, comme sa sœur la propagande : un an après chaque conflit, Vietnam, Malouines, Golfe, Yougoslavie, Kosovo, c’est la découverte d’un charnier ou de son inexistence, un témoignage ou un rapport livrés à la presse, une image dont on apprend l’histoire, une trace d’uranium appauvri ou les ennuis de reins d’un bidasse... Évidence que confirme une brassée d’essais qui redisent combien nous fûmes abusés tandis que leurs auteurs jurent qu’on ne les y reprendra plus, foi de déontologues. Mais la désinformation peut aussi se faire économique comme nous le verrons.

La désinformation est une attaque délibérée par l’arme de l’information. Elle traduit des rapports entre des organisations matérialisées (partis, clans, entreprises, États, armées) mais aussi une réalité technique, les modes matériels de propagation et de transmission propres à une époque. Il n'est donc pas indifférent que nous soyons placés entre deux systèmes de transmission : celui des mass media et celui des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. Si la désinformation n’est facile ni à établir, ni à prouver dans un cas particulier, c’est pourtant en tant que phénomène stratégique et technique général qu’il faut la considérer.

Cherchons une première indication dans le respectable dictionnaire de l’Académie française. Dans son édition de 1980, il définit la désinformation comme le fait « d'induire un public en erreur en vue d'affaiblir un adversaire ». Cela suppose quatre des composantes de la désinformation : fausseté de l’énoncé, préméditation de l’initiateur, dommage qui doit en résulter pour un adversaire, médiation d’un public trompé.

Pour une définition

Nous proposons de compléter par cette définition plus opérationnelle (que les lecteurs auront peut-être rencontrée dans d’autres de nos textes) :

« La désinformation consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire. »


- “Propager” sous-entend un caractère public. Plus que le simple bouche-à-oreille ou l'usage de messages privés, il faut avoir recours à des médias et à des vecteurs.

- “Délibérément” demande au moins chez l’acteur la connaissance de sa finalité, même si les “repreneurs” et propagateurs de l’information peuvent être inconscients du processus. Qui se ment à soi-même par erreur ou aveuglement idéologique ne peut désinformer mais seulement répandre la désinformation.

- “Des informations” ce qui requiert qu’il s’agisse de relations de faits, de descriptions de la réalité, non de simples jugements moraux ou opinions. La désinformation a pour base la description d'événements fictifs.

- “Fausses” implique qu’elle comportent des affirmations contraires à la réalité ou recadrées de façon à en altérer l’interprétation. Il ne saurait s’agir de simple rhétorique, d’exagération, etc. qui ne constituent pas un processus de falsification. Ni même de constructions ou explications de la réalité à l’aide de stéréotypes ou catégories idéologiques. Le mensonge dans la désinformation porte sur la réalité qu’il décrit, sur la personne ou l’appartenance de qui la rapporte et sur le but de son énonciation qui est de provoquer un dommage. Cela en fait une sorte de mensonge au cube. Et un jeu à trois : initiateur, public, victime. La désinformation fait souvent appel de véritables mises en scène ou la construction d’apparences de réalité. Cela marque la frontière entre la falsification et la simple illusion. Les politiques de "deux poids deux mesures" dans la présentation des faits par les médias lorsqu’ils donnent plus de place à ce qui accable un camp qu'un autre ou les procédés de ceux qui n'appliquent pas les mêmes critères d'indignation en fonction d'un régime ne constituent pas de la désinformation.

- “Pour influencer une opinion” veut dire que l’on cherche à imposer une croyance ou des attitudes à un public plutôt qu’une décision à un responsable, même si les deux peuvent se combiner. Ce public peut être l’opinion adverse, des alliés, des neutres ou l’opinion internationale en général ; on peut viser le grand public ou des cercles plus restreints. La désinformation se distingue de l’intoxication qui est la fourniture délibérée d’éléments de décision erronée à l’adversaire. La désinformation n'est possible que là où existe un espace public, un lieu de débat et une pluralité d’opinion et de connaissances. Elle n’a de sens que là où sont en concurrence diverses sources de savoir et diverses interprétations. Big Brother ne désinforme pas, il contrôle le présent, le passé et le futur, il contrôle jusqu’à la langue même. Dans un système totalitaire, il y a la vérité officielle et la rumeur clandestine. Le dictateur dicte ce qui doit être su et cru, et pour y résister on ne peut recourir qu'à une propagation clandestine de contre-information. La désinformation n’est donc possible que là où il y a connaissance imparfaite de la réalité, non-fiction absolue,, là où règne au moins un pluralisme apparent.

- “Et affaiblir un adversaire” : la désinformation est un instrument utilisé dans un conflit. Elle sert à diminuer les capacités offensives de l’autre. Ceci se fait, soit en divisant l’autre camp, soit en l’inhibant (moralement, par désorganisation, etc...). Ce procédé vise à produire un dommage. En cela, la désinformation, toujours négative ou agressive, diffère de la publicité commerciale, de l’endoctrinement, etc. dont la finalité est d'obtenir l’adhésion. C’est pourquoi elle recourt à l’imputation d’actes ou d’intentions inavouables à l’adversaire, à la perversion de son image. Ou plus simplement encore la désinformation accroît la confusion et le désordre. Elle devient alors le contraire de l’information au sens étymologique : mise en forme de connaissances. Ceci se réalise à travers deux dimensions de la croyance qu’elle suscite : d'une part comme incitation propageant des passions et sentiments de manière quasi épidémique, telle de la haine, et, d'autre part, comme représentation erronée, confuse, biaisée de la réalité. Le délire idéologique, la faculté d’auto-illusion, la clôture informationnelle, l’hallucination interprétative, et tant d’autres formes de déni de la réalité dont il existe de multiples exemples ne constituent pas de la désinformation, pour autant qu'elles ne sont pas dirigés contre un adversaire.

La désinformation se distingue ainsi du mensonge, de la ruse, de l’intoxication, de la légende, de la rumeur, de la publicité, du bobard journalistique, du faux bruit, du trucage, de la rhétorique, et de la propagande, même si elle fait peu ou prou appel à ces éléments.

La désinformation après la guerre froide

Action tactique fondue dans l’orchestration stratégique de la propagande, la désinformation est désignée et théorisée dans le cadre de l’affrontement Est-ouest. Bien entendu la situation n’est pas symétrique. Et ce pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la justesse d’une cause ou la moralité de ses partisans.

Les multiples exemples désinformation que l’on cite toujours, faux groupuscules nazis, faux complots en Afrique, fausses lettres de Reagan ou du général Haig, faux laboratoires de la C.I.A. qui auraient « provoqué » le SIDA etc. ne pouvaient fonctionner que dans un sens. Il fallait non seulement un certain pluralisme de l’information dans le camp/cible, des relais pour fournir indirectement les nouvelles souhaitées, mais aussi une réceptivité d’une part de l’opinion occidentale prête à croire suivant le cas à une renaissance du péril nazi, à l’insolence de l’impérialisme américain, à divers complots, etc... La désinformation pure, isolée n’existe pas : elle n’a de sens que si elle trouve des “clients” prêts à y adhérer, bref, c'est un épisode d’une lutte idéologique globale. La désinformation reflète surtout ce que ses victimes veulent croire, les catégories mentales préexistantes voire les mythologies d'époque.

Mais cette vision ne correspond qu’à une situation de Guerre Froide dépassée. Pour autant, la désinformation politique ne disparaît pas avec les idéologies structurées. La guerre en particulier, qui s’accompagne d’une polarisation des croyances, y fait régulièrement appel, mais toujours dans un rôle complémentaire. Elle se réduit généralement à un rôle de criminalisation de l’adversaire : les couveuses à bébé débranchées du Koweït en sont l’exemple insurpassable. Souvent, elle est confiée à des techniciens que tel ou tel camp charge de diaboliser la partie adverse auprès de l’opinion internationale. Tantôt les agences dont Hill et Knowlton répandent diffusent des preuves du programme de « purification ethnique » serbe contre les Bosniaques, tantôt les spin doctors parviennent à persuader l’opinion de la réalité du génocide des Albanais du Kosovo en 1999. En 1990, l’agence Rendon engagée par les Koweitiens en exil contribue à répandre quelques-uns des plus fameux « média-mensonges » de la première guerre du Gofe. En 2003, les services d’État montent le fameux dossier des armes de destruction massive de Saddam.

Mais, dans tous les cas, la désinformation, largement avérée depuis n’a servi que de confirmation de croyances imposées par de plus vastes moyens. Sans un consensus médiatique sur la nature du Diable, rien n’aurait été possible.

La désinformation économique


Première évidence : l’entreprise ne vend plus seulement des choses mais des signes. Les biens matériels sont toujours davantage associés à des symboles, donc à de l’immatériel : information, loisirs, styles de vie, possibilités d’identification. La marchandise s’identifie moins à de l’utilité, à une promesse de jouissance ou à un symbole de réussite sociale. Elle « signifie » de plus en plus : de la santé, de l’image du corps ou de l’intelligence, de la modernité, une appartenance, du lien social, du « cool », de la différence, du politiquement correct, du générationnel, de la branchitude ou de l’américanité. La marque ne reflète plus la culture comme s’il s’agissait de s’en approprier les valeurs et les incorporer, elle est la culture. Elle se veut « style de vie » et « système de valeurs », certains disent religion . L’économie se transforme en vente d’expérience et négoce d’états de conscience. La thèse que le produit nous vend l’imaginaire d’une marque et le droit d’entrée dans une communauté fantasmée gagne du terrain . Elle implique la surexposition de la marchandise, investie de valeurs extra-utilitaires et extra-économiques. Dans cette exacte mesure, elle s’expose au conflit des valeurs.

La même chose vaut –second constat – pour l’activité économique tout court. Le déclin du politique, marqué par le renoncement aux grandes utopies mobilisatrices et par la réduction de l’activité politique à une sage gestion, convainc chacun de l’existence d’une économie déterminante en dernière instance, comme destin indépassable. Ainsi, la notion que l’État ne peut presque plus rien contre les règles de l’économie mondialisée est devenue un lieu commun. Quant à la résistance avant-gardiste contre l’ordre économique utilitaire, elle n’a plus grand sens depuis que marginalité, différence et contre-culture sont des arguments de vente. Du coup, il devient évident que les vrais combats auront de plus en plus pour cible des entreprises comme si la souveraineté s’est transférée dans le système économique. C’est sans doute le seul point sur lequel s’accordent les stratèges de la Maison-Blanche qui mettent des moyens régaliens au service de la guerre économique et les protestataires qui ont fait de tous les sommets de type Gênes ou Porto Allegre des symboles de la lutte contre la globalisation. La politique devient apolitique en ce sens que la latitude d’action des acteurs traditionnels comme l’État est bornée par les contraintes technico-économiques et par le resserrement du spectre idéologique. Mais le non-politique, technique, production, mœurs privées, santé devient hautement politique.


Ces données connues ont une implication très simple : la conjonction de cet arrière-fond symbolique et des possibilités de propagation sur Internet, paradis des rumeurs, ouvre d’immenses possibilités offensives. Les stratèges de la guerre économique rêvent de rééditer des cas d’école : Body Shop voyant son action chuter de 30% en 1993 lorsqu’il fut révélé que cette entreprise férue d’écologie employait des enfants. Ou encore Perrier perdant en 1990 d’immenses parts de marché parce que des traces de benzène avaient été trouvées dans ses bouteilles.

On parle maintenant de « rumoristes » pour désigner les créateurs de rumeurs sur Internet . Il existe également d’excellents manuels qui analysent les opérations de décrédibilisation et d’infoguerre, des sites , des écoles qui s’y consacrent. Nous leur empruntons donc les exemples qui suivent.

Dès 1995-1996, Total est cloué au pilori dans les forums de discussion sur Internet. La société pétrolière est soupçonnée d’aider le régime totalitaire birman à combattre la guérilla, de blanchir l’argent du trafic de drogue, d’employer des travailleurs forcés. En 1999, on la dit victime d’un « rumoriste » qui fait circuler de faux courriels entre dirigeants de la multinationale . En 1996, la filiale pharmaceutique d’Elf, Sanofi s’inquiète de rumeurs sur Internet : elles attribuent à certains de ses produits des effets sexuels imaginaires et risquent de provoquer des catastrophes. La société Belvédère qui commercialise de la vodka polonaise est victime d’une attaque via un site Internet. L’offensive est menée par une société américaine spécialisée : Belvédère voit chuter son action sous l’effet des rumeurs.

Airbus est régulièrement confronté à des « témoignages d’experts » sur les forums d’Internet et remettant en cause la fiabilité de ses avions. Son modèle A320 en particulier est la cible de sites spécialisés. Des mailing list électroniques reçoivent les pires bruits sur la fiabilité de son ordinateur de bord, des taux effrayants d’incidents et accidents constatés, ... De façon plus générale le dénigrement du concurrent est un procédé pratiqué dans l’aéronautique depuis les années 70 mais auquel les nouvelles technologies donnent une efficacité redoutable.

Monsanto est déstabilisée en quelques semaines par une campagne sur Internet portant sur les OGM. En 1999, Mitsubishi sur le point de construire au Mexique une énorme usine, en est empêché par une campagne : l’usine menacerait un écosystème indispensable à la reproduction des baleines. De fausses offres alléchantes de Nokia, provoquent engorgement, perte de temps et démentis. Dans l’affaire de l’Erika, Total se plaint de la diffusion de photos truquées et de fausses correspondances internes. Mais ce n’est rien par rapport à l’offensive qui, en 1995, empêchera Shell de couler au large de l’Écosse la plate-forme pétrolière inexploitable de Brent Spar. Le tout sur la foi d’un rapport de Greenpeace dont il se révélera, mais trop tard qu’il est sans fondement. Greenpeace reconnaîtra assez mollement son « erreur » En règle générale, le but d’une rumeur malicieuse est moins d’être vraiment crue que de créer une atmosphère de soupçon ou de contraindre.

Parfois il n’est pas facile de distinguer l’action de guerre économique du canular : le bruit affirmant que Kentucky Fried Chiken emploie des OGM à la place de poulet ou la rumeur suivant laquelle certains shampooings contiendraient du sulfate de sodium laureth hautement cancérigène sont elles des farces ou des offensives de la concurrence ?

L’effet Internet joue à plein. On cite souvent l’effet d’un site tenu par un seul individu : en relatant les difficultés de consommateurs, il a inquiété la toute-puissante Ford Company dont les ventes subirent le contrecoup. Souvent aussi la désinformation consiste en l’envoi de faux communiqués de presse pour faire chuter le cours d’une action. Ainsi, en Mars 2000 l’action de Lucent perd 3,6% en quelques minutes de cette façon . En Octobre de la même année, c’est l’action Alcatel qui plonge jusqu’à 10%, toujours à cause de rumeurs électroniques malicieuses. Pendant ce temps, des activistes « cyberhippies » se vantent d’avoir déstabilisé la société e-toys en quelques clics .

La décrédibilisation de la victime auprès de l’opinion, depuis les groupes protestataires jusqu’aux consommateurs moyens, a, bien entendu, pour complément une stratégie du soupçon Les autorités, de plus en plus liées par des normes de sécurité et par la crainte d’actions judiciaires, sont amenées à multiplier les difficultés, vérifications, refus, délais, expertises et contre-expertises qui empêchent un rival de s’installer sur un marché. Si lesdites autorités ne sont pas d’une bonne foi totale et prêtent une oreille favorable aux arguments favorables à leurs entreprises nationales, c’est mieux encore. Et s’il se trouve des relais de type O.N.G. pour relayer l’offensive, le stratège a atteint son but.

L’intelligence économique dite pudiquement « offensive » a depuis longtemps traversé la ligne rouge qui sépare la quête d’information, plus l’organisation de leur exploitation et le domaine de l’illégal et de l’illégitime : espionnage industriel, sabotage cybernétique ou pas, influence, corruption… Que l’on ait aussi franchi le seuil de la déstabilisation et mis au service de la guerre économique des moyens de guerre froide n’a rien pour étonner. Les spécialistes parlent maintenant de Mensonge Assisté par Ordinateur et évoquent des « logiciels de calomnie » qui naviguent sur les forums de discussion, repèrent des mots clefs et déposent leur venin : bruit sur de mystérieux malaises à la suite de l’absorption du produit X, rapport d’experts étouffé sur les dangers de l’avion Y… La rumeur « plus vieux média du monde » est, elle aussi, devenue high tech.

La bibliographie de la désinformation

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