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TV d'information internationales et influence
Cnn, al Jazeera, Telesur, et les autres...

Au cours des douze derniers mois sept projets de chaînes internationales d’information ont été annoncés ou lancés : BBC World en arabe, al Jazira en anglais, Channel Europe de la Commission Européenne, une CNN indienne, une chaîne russe, une latino-américaine, et, chez nous, France 24. Nous devrions voir apparaître bientôt une télévision panafricaine, SABC Africa, sous l’égide de Mandela sans oublier une chaîne régionale francophone et arabophone aux capitaux marocains et français.

Tout cela s’ajoute aux 75 chaînes télévisées d’information permanente recensées. La plupart, il est vrai, n’ont qu’une vocation domestique, même si elles peuvent être captées hors frontières par satellite (ou Internet). Seules certaines visent prioritairement un public étranger, dans sa langue ou une langue internationale ; celles-là peuvent véritablement être qualifiées de télévisions d’influence ; elles répondent à une fonction stratégique, diplomatique, économique et parfois idéologique.

Ce phénomène a trois dimensions:

- Une mutation technique évident liée au numérique : la possibilité de créer des chaînes hertziennes, numériques, par câble, par satellite etc. et donc de diffuser hors frontières, le cas échéant via Internet. Cette surabondance crée des niches pour les télévisions d’information continue. Parallèlement, elle permet à des organisations comme le Hezbollah de posséder des télévisions très orientées idéologiquement et reçues par satellite jusqu’en Europe.

- Un facteur historique : la tradition de la « public diplomacy » américaine, menée successivement par la Cia, l’US Information Agency et actuellement par un sous-secrétariat. Elle comportait à une certaine époque le lancement de radios (par exemple Free Europe qui émettait au-delà du rideau de fer ou Radio Marti qui tentait de déstabiliser Castro) puis aujourd’hui de télévisions destinées à « gagner les cœurs et les esprits des musulmans » comme al Hurrah.
Cette méthode d’action médiatique sur des publics étrangers, destinée à donner une « bonne image » d’un pays ou à répandre ses valeurs a été imitée depuis. Par les pays de l’Est à l’épqoue (il y avait même une radio Tirana qui s’adressait aux gauchistes francophones dans les années 70 !), par d’autres aujourd’hui. Le raisonnement est évident : pouvoir informer l’opinion internationale, ou toucher la population d’une région dans la langue qu’elle comprend se traduira en parts de marché, en soutien politique, en propagation de ses idées ou simplement en prestige. C’est pourquoi de telles chaînes sont souvent financées par les États sans rentabilité économique. D’autant qu’elles s’adressent plutôt aux élites : hommes d’affaires en voyage, journalistes, décideurs intéressés par l’actualité internationale et financière, ..

- Un modèle économique et culturel, lié à un souvenir très précis. En 1991, le monde a découvert le pouvoir de CNN pendant la première guerre du Golfe en 1991. Cette télévision privée a pu imposer sa vision et faire l’agenda de l’actualité non pas par des pressions politiques, mais simplement par sa capacité de fournir des images en temps réel. Le monde entier se tournait vers CNN parce que CNN gérait des flux d’images et de mots à l’échelle de la planète. La leçon a été retenue : quand Al Jazira se développe on la qualifie de « Cnn arabe », quand on forme le projet de France 24 on la surnomme « la CNN française », etc.



Il s’agit d’une tendance lourde :

La très respectée BBC World créée en 1991 touche 270 millions de foyers anglophones dans 200 pays couverts. Assez orientée sur le sport et les affaires, elle informe 24 heures sur 24 depuis Londres. Sa qualité contribue certainement au prestige britannique, mais ce n’est pas « télé-Blair » : elle a montré son indépendance à l’égard de son gouvernement durant la guerre d’Irak en 2003.

Deutsche Welle créée en 1953, d’abord comme radio, puis devenue télévision en allemand, anglais et espagnol, également disponible sur Internet est une autre institution respectée. Si une de ses missions est d’informer des pays où ne règne pas forcément la liberté d’expression, elle n’affiche guère d’objectif idéologique ou géopolitique. Avec un budget annuel de 200 millions d’euros (le tiers de celui de BBC World), elle occupe déjà une place enviable.

Aux USA, le Broadcasting Board of Governors contrôle des radios et télévisions internationales financées par le gouvernement dans le but officiel est de répandre une meilleure image des USA et de soutenir sa politique. Mais on ne peut pas dire que les récentes TV Marti ou al Hurrah (arabophone) aient beaucoup contribué à faire reculer l’antiaméricanisme dans le monde.

La télévision qui façonne le plus l’image des USA est la très emblématique CNN International. Elle est captée dans 212 pays, accessible théoriquement à 2 milliards et demi de téléspectateurs, et en tout cas présente dans d’innombrables chambres d’hôtel. CNN se décline en chaînes spécialisées en espagnol, en turc, en CNN-IBN, la chaîne de la diaspora indienne, en chaîne sportive, en chaîne pour les aéroports, sans oublier la nouvelle CNN Pipeline qui distribue des programmes vidéo par Internet. Certes, CNN n’est pas aux ordres de la Maison-Blanche, mais peu de marques auront, autant qu’elle, symbolisé la mondialisation et l’élargissement du modèle US par les moyens de communication. Ce que certains nomment son « softpower », pouvoir doux d’attraction.

CNN commence maintenant à être concurrencée, y compris hors des USA par une rival très droitière, Fox News. Depuis le 11 Septembre la chaîne de R. Murdoch a accentué sa tonalité « patriotique » de soutien aux troupes. Cette chaîne d’information continue est maintenant reçue au Royaume-Uni, au Brésil, au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Australie et dans une quarantaine d’autres pays.

La grande rivale internationale de CCN reste – au moins symboliquement - al-Jazira. La chaîne en arabe a été lancée par l’émirat du Qatar en 1996 avec 30 millions de dollars. Avec un public estimé parfois à 50 millions de spectateurs et qui lui fait largement confiance, avec un site qui est un des cinquante plus visités du monde, la « petite » chaîne a un impact sans mesure avec ses moyens ou avec la puissance du Qatar.
Ceci tient en partie à son rôle de banque d’images, du moins dans des pays comme l’Afghanistan et l’Irak où d’autres télévisions n’ont pas les mêmes possibilités d’accès. Tout un public arabo-musulman s’est reconnu dans la façon de voir l’actualité internationale de la chaîne, dans le choix de ses images et de ses invités. Ce n’est pas qu’elle représente le point de vue dihadiste (même si des journalistes de la chaîne sont accusés d’avoir des liens avec al Qaïda qui s’en sert souvent comme boîte à lettres) mais elle représente un espace de débat dans un monde où les médias d’État sont souvent verrouillés. Elle a souvent suscité autant de controverses dans les pays « frères » qu’aux USA. Aujourd’hui al Jazira en anglais avec ses soixante bureaux et centres régionaux et son pool de journalistes qui comporte de grandes stars est tout sauf négligeable et vise des millions de foyer.

À tel point qu’en 2003, l’émirat de Dubaï, avec l’aide de capitaux saoudiens lui a suscité une concurrente, en langue arabe uniquement, mais au budget de 300 millions de dollars. C’est al Arabiya, censée plus «modérée» et moins déranger les régimes de la région. Cela n’empêchera cette dernière de susciter autant la colère de Donald Rumsfeld qu’al Jazira et d’être provisoirement interdite, comme elle, en 2005 par les autorités irakiennes.

Mais la grande bataille pour les télévisions internationales d’information n’oppose pas que l’Amérique et l’Islam. Il existe depuis Juillet 2005 une Telesur tiers-mondiste (la « télévision du Sud ») inspirée par Hugo Chavez et déjà présentée ici. Chavez ambitionne de faire de cette anti-CNN une « arme de construction massive » de l’identité latino-américaine contre l’impérialisme culturel et son monopole de l’information mondiale. Le ton tiers-mondiste de la chaîne a suscité de nombreuses réactions aux USA. Surtout depuis que Telesur a passé un accord de coopération technique et d’échange de nouvelles avec al Jazira en Février 2006. Du coup, des membres du congrès US comme Connie Mack craignent la naissance d’une « chaîne globale de télévision pour les terroristes ».

Depuis 2000 CCTV émet depuis Pékin en anglais, français, espagnol : c’est typiquement la chaîne pour hommes d’affaires destinée à donner un bonne image de la Chine et à attirer les investisseurs qui la regardent dans les hôtels. À compare dans l’espace asiatique à la chaîne de Singapour, Channel New Asia contrôlée par Murdoch et anglophone ou à NHK World, la télévision publique japonaise mutlilingue.

Une chaîne d’information continue russe en anglais fonctionne, notamment à Paris où elle a un bureau. Depuis le 15 Septembre 2005, Russia Today est opérationnelle: elle est mise en œuvre par l’agence Ria-Novosti. Sa directrice répète à l’envi que « RT » ne sera pas télé-Poutine et qu’il s’agit simplement de «donner l’avis de la Russie sur le monde et de faire en sorte que la Russie soit mieux connue».

Et la France dans tout cela ? En décembre dernier, France 24, un projet né en 1997 et qui figurait dans le programme du candidat Chirac en 2002, a fini par voir le jour. 80 millions d’euros de budget (à comparer à CNN : I,6 milliard de dollars), d’incroyables querelles entre le privé et le public (la chaîne est en effet partagée enter TF1 et France Télévision), de multiples controverses (serait-elle reçue sur le territoire national ? sur la TNT ? concurrencerait-elle TV 5 ? sa direction serait-elle publique ou alternative public/privé ?), un accueil plutôt tiède des médias, une image un peu froide…. La télévision qui émet pour le moment en deux langues (français et anglais en attendant arabe et espagnole) peine à trouver ses marques. Sa qualité, sa différence de contenu ou son rôle « d’influence » ne saute pas aux yeux comparée à de « simples » petites chaînes d’information continue nationales comme I Télé ou BFM TV… Bref, nous ne sommes pas encore en pointe dans la guerre de l’influence. Un thème que l’on aimerait voir soulever dans la campagne présidentielle.

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