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Blog : une passion française
La « passion des Français pour les blogs intrigue les étrangers. L'International Herald Tribune du 27 Juillet se demandait pourquoi un pays connu pour l’ardeur de ses conflits sociaux et ses discussions philosophiques dans les cafés enfumés (c’est ainsi que les Américains nous voient) pratiquait les « Journaux de bord de la Toile » (la traduction de Web logs) avec une telle ardeur : 3,2 millions de blogs créés en France. Cela équivaut à12% des Internautes de notre pays. Mieux : ils attirent sept millions de visiteurs. Pour mémoire rappelons que plus d’un Français sur deux surfe (dont 85% à haut débit) ce qui ridiculise les prédictions que l’on faisait sur le retard français il y a quelques années (trop archaïques, nous serions restés fixés sur Minitel).

Les temps de consultation des blogs sont également très supérieurs par rapport aux USA : une heure par mois en France contre douze minutes là-bas pour le mois de Juin.
Certes, les statistiques s sont partiellement faussées par le phénomène Skyblog (la radio Skyrock a ouvert un service de blogs pour ados qui a attiré un nombre fabuleux de jeunes vers cette pratique). Leur succès correspond à plusieurs fonctions, presque thérapeutiques chez les ados, comme le téléphone mobile : se rassurer en multipliant les contacts avec ses pairs, sa catégorie d’âge, se raconter sa vie. Mais ce n’est pas qu’une affaire d’ados. D’autant que les étrangers jugent nos blogs plus longs, plus critiques (voire plus agressifs et plus négatifs), plus libres de ton (pour ne pas dire plus provocateurs) et enfin plus égocentriques. Il y a bien une spécificité nationale.

Le Herald attribuait ce phénomène à des traits de notre caractère: goût de la controverse, ego développé, tendance à s’exprimer ou se dévoiler plus facilement que nos voisins du Nord, propension à saisir tout espace d’expression pour y développer des débats politiques (qu’il s’agisse du referendum sur la constitution européenne ou des manifestations anti CPE, voire d’activisme à l’échelle locale, lutte contre un projet municipal, par exemple). Il se pourrait bien qu’il y ait là un courant sociologique profond. Notamment le culte du « Moi je », du « nous sommes tous créateurs », et du « tout vaut tout ». Disons l’individualisme narcissique de masses.

Mais un autre aspect frappe les observateurs : la ruée des politiciens sur les blogs. Après les pionniers comme Juppé et DSK, ce fut J. Lang, Ségolène Royal, Fillon, Raffarin… Nous avons évoqué ici les blogs pro Sarkozy et celui de Ségolène Royal qui fait un succès avec un demi million de visiteurs en Février et 200.000 commentaires sur son projet (ou plus exactement sur son ébauche de projet auquel les internautes sont invités à participer de façon très interactive). Désormais le contact prime sur le contenu et la forme sur le fond. À certains égards, l’initiative de Ségolène Royal traduit une angoisse pathétique de la classe politique (« je ne comprends plus rien au peuple, dites moi ce qu’il faut faire pour que vous m’aimiez »).

Vous pouvez vérifier si votre député tient un blog, il y a de bonnes chances que ce soit le cas. Le directeur de stratégie Web de D. Strauss-Kahn affirme même que « vous ne pouvez pas être élu président de la République en France sans un blog ». Autrefois il fallait écrire un livre pour affirmer sa légitimité (c’est encore partiellement le cas), faudra-t-il maintenant envahir la blogosphère ?

À certains égards l’exemple vient des USA.

Les démocrates US ont été particulièrement marqués par l’exemple de Howard Dean. En 2003, ce candidat a réussi une percée lors des primaires de 2004 (sans toutefois surpasser John Kerry) en utilisant au maximum Internet : site officiel, bien sûr, mais aussi bog officiel du candidat, blogs de ses militants, sans oublier l’utilisation du site meetmeup pour recruter hors du cercle des convaincus.

Tout cela remplissait trois fonctions principales : trouver des financements pour payer notamment sa campagne à la TV (et de préférence beaucoup de contributions individuelles modestes ou moyennes pour ne pas contredire les lois sur le financement des campagnes), servir de lieu de rencontre à ses partisans et toucher un public potentiel qui ne s’intéresse pas forcément aux médias classiques. Il faut noter que la campagne de Dean a fonctionné non pas en concurrence avec les mass-médias mais en synergie : trouver les financements pour acheter des minutes d’antenne, faire parler de soi et du phénomène des blogs politiques dans les grands médias, etc.

Par ailleurs John Kerry avait particulièrement privilégié Internet dans sa campagne. Mais il ne faut pas en déduire que les démocrates privilégient le Net et les républicains la radio ou la TV (où, il est vrai, ils ont de sérieux soutiens comme Fox News) : ce serait beaucoup trop simpliste et même carrément faux si l’on considère la présence des conservateurs sur la Toile.

En France, la formule des forums des partis politiques a eu un succès modéré.
Tous les partis s’en sont dotés parce que c’est « jeune » et que cela fait «ouvert», mais il faut savoir quelles sont les réelles fonctions de ces forums : faire passer de l’information interne, faire dialoguer les militants (y compris parfois sur des sujets non politiques) et renforcer leurs liens, sonder ces militants, les faire discuter avec les sympathisants, faire remonter les demandes de la base à la direction ?

Il semblerait que dans les faits ce soit la fonction discussion publique qui l’emporte, mais cela pose aussitôt la question du contrôle : comment modérer efficacement des forums ? Il faut à la fois contrôler les dérives verbales de ses propres partisans et se méfier des adversaires qui pourraient venir déposer des textes malicieux ou compromettants. Ce problème pratique a amené l’Udf et le PS à suspendre leurs forums. Dernier détail : bien gérer un forum, cela prend du temps et de l’énergie dont on se dit souvent qu’ils seraient mieux investis ailleurs. Résultat : le forum est rarement un priorité et est vite négligé.

Le blog plus personnalisé semblait présenter la solution alternative : et il permet de réagir vite. Les sympathisants ou les médias savent qu’ils y trouveront des indications à reprendre mais son existence se justifie surtout par rapport à d’autres espaces d’expression (commenter les premières pages de journaux et des JT, par exemple). Par ailleurs, le blog peut être un moyen d’atteindre un public qui soit se méfie des grands médias, soit s’intéresse peu à la politique. Il va de soi que les drogués de la souris ne sont pas sociologiquement parlant le même public que les grands consommateurs de J.T.

Il y a des cas où un public motivé peut retrouver sur Internet un discours minoritaire ou contraire à l’opinion des médias dominants et le reprendre avec enthousiasme. Nous en avons eu l’illustration lors de la campagne sur la constitution européenne. Alors que les médias principaux soutenaient très majoritairement le oui, les partisans du non pouvaient prendre le maquis numérique sur Internet et s’y regrouper autour de site faits avec de très petits moyens mais qui ont parfois eu un succès étonnant.

Le problème n°1 des blogs est celui de la trilogie abondance/ redondance/ insignifiance. L’immense majorité est très pauvres en vraie information (et très négligés sur la forme) et les discussions sont souvent d’un niveau pitoyable. Même s’il existe d’excellents blogs, la vieille loi selon laquelle la mauvaise information chasse la bonne s’applique dans la plupart des cas. Verrons-nous se développer un phénomène de sélection quasi darwinienne : quelques blogs influents et une masse de textes qui n’intéressent que leur auteur et qui finissent par mourir faute de visiteurs et d’entretien ? Pour le dire autrement, il pourrait y avoir division entre des blogs purement narcissiques et d’autres plus élaborés obéissant à des règles même implicites de formalisation de l’expression, que ce soit chez le blogeur ou chez ses commentateurs.

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