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Sondages : élit-on le plus populaire ?
Les limites de la communication politique

Ne mélangeons pas goût des people et choix du peuple, exposition médiatique et sanction politique. Le fait que la presse ressasse les moindres détails de la saga sarkoségolienne ne nous laisse anticiper que deux choses : la popularité ne garantit pas le succès et le pouvoir des médias sur le choix des électeurs est tout sauf irrésistible et unilatéral,

L’exposition médiatique, l’« image » d’un candidat virtuel (surtout à huit mois de l’élection) et les voix recueillies le jour fatidique sont trois facteurs différents. Les sondages en rendent mal compte, même s’ils disent ne proposer qu’une photographie de l’opinion à un moment précis.

Quels sondages d’abord ? Selon que la question est « comptez-vous voter pour X ?», « souhaitez vous voir X devenir président de la République ? », « avez-vous une opinion favorable de X? », « X ferait-il un bon président de la République ? », il y a plus que des nuances. Et quand bien même on s’en tiendrait strictement aux intentions de vote exprimées, les exemples ne manquent pas de ces personnages, Barre, Rocard, Balladur, Delors, Weill, qui justifiaient des espérances fabuleuses à quelques mois des élections, dont la victoire était réputée inéluctable et qui ou bien ont été éliminés avant le second tour, ou bien n’ont pu ou voulu se présenter au premier.

Les réponses des sondés se font dans une situation artificielle
– d’une part l’agenda médiatique impose des choix présentés comme obligatoires ou pressants, - d’autre part le sondé parle sans réelle conscience des alternatives et des enjeux tel qu’il les éprouvera au cours de la campagne,
– surtout il répond sans subir la pression de son milieu culturel et social, de sa famille, de tous ceux avec qui un électeur de chair et de sang discute et interagit avant de se décider.

Quant à eux, les médias en pratiquant l’auto-allumage à partir de sondages, en transformant en « événement » déterminant tous les autres le « phénomène Coluche » ou le « troisième homme » (Chevènement) ne reflètent pas vraiment les choix réels.

D’autres phénomènes bien connus s’interposent entre intention proclamée et choix effectifs : - vote « inavouable » (celui qui minore systématiquement les scores du Front National dans les sondages par exemple),
- vote « théorique » qu’il soit ludique de mode, de provocation ou de conformisme (dire que l’on votera X pour paraître même aux yeux du sondeur),
- construction d’une opinion par réaction ou opposition (le choix de candidat avant la campagne n’est pas le choix pendant, lorsqu’il est confronté à d’autres et que chaque mot implique discrimination par rapport ce que l’on rejette)…

Quant à l’effet réel d’une campagne médiatique, il est par définition difficile à mesurer. Attribuer mécaniquement la montée ou la baisse d’un candidat à sa bonne ou à sa mauvaise communication politique c’est :

- ignorer plusieurs décennies d’études sur l’efficacité aléatoire des techniques de persuasion, et sur l’imprévisibilité de leur réception
- c’est surtout raisonner comme si des électeurs isolés recevaient passivement un message publicitaire élaboré par les spécialistes du marketing politique et n’avaient d’autre rôle que d’y adhérer ou pas.
- C’est donc ignorer l’autonomie des médias par rapport à la communication des candidats, et les interactions entre les médias et l’opinion (voir par exemple la façon dont, lors de la campagne électorale de 2002, presse et télévision se sont soudain passionnés pour le thème de l’insécurité, découvrant avec stupeur qu’il passionnait l’opinion, pour le rejeter avec horreur deux semaines plus tard, par crainte de faire le jeu de l’extrême droite).


Surtout, que signifie vraiment popularité ou « bonne opinion » ? Globalement les commentateurs et experts se réfèrent à deux visions et les combinent parfois : celle de l’incarnation et celle de la communication.
Selon la première il existerait des courants sociologiques souterrains, des vrais besoins des vrais gens, des aspirations des Français mal entendues des élites politico-médiatiques. Gagnerait le candidat qui « incarnerait » ces valeurs ou ces préoccupations. Celui qui trouverait le mot magique changement, sécurité, modernité, jeunesse, ouverture…toucherait le jackpot. Selon la seconde théorie, tout est affaire de séduction : l’emporte celui qui sait enchanter son électorat et établir une relation toute particulière avec lui. À trop accentuer le rôle de la thématique dans le premier cas, de la personnalisation dans le second, on oublie combien les critères de l’électeur ont de dimensions.

Certes un candidat n’est pas réductible à son programme : qui vote vraiment en comparant point par point les mesures préconisées par l’un et l’autre, puis en choisissant celui dont la colonne « actif » est la plus longue ? Mais à l’inverse, même la fameuse « politique spectacle » ne consiste pas seulement à vendre une image publicitaire euphorique.

Les analyses effectuées en cours de campagne montrent que les électeurs ne forment pas leur jugement d’une façon qui permettrait de distinguer les « bons » ( ceux qui, comme vous et moi, choisissent rationnellement en fonction des seuls intérêts du pays et après longue étude comparative) et les autres, les niais qui croient au promesses et aux apparences ou se laissent piéger par une image « sympa » répandue par les couvertures de Paris Match et les émissions people. Il faudrait plutôt qu’en chaque électeur, et plus particulièrement en chaque téléspectateur, cohabitent plusieurs personnages :
- un bon élève soucieux que son candidat soit compétent, expérimenté
- un sentimental désireux qu’il soit sympathique, séduisant
- un moraliste scrutant les traces de fausseté et d’artifice : il importe que l’élu(e) apparaisse « sincère » quitte à sembler maladroit
- un spectateur plus cynique amateur de performances au sens presque sportif : il apprécie la forme et le style, l’astuce, la façon de se jouer des pièges médiatiques et de défaire les adversaires
- un bon samaritain à qui il importe que le candidat soit « à l’écoute » des gens, qu’il prenne en compte leurs soucis et leurs problèmes.

Proximité, authenticité, habileté, autorité, séduction …, ne sont pas forcément conciliables et tel qui excelle dans un domaine (un incollable sur les statistiques économiques par exemple) ne sera pas forcément celui qui parviendra à faire passer l’impression qu’il éprouve nos colères ou nos peurs.

L’image d’un homme politique (ou d’une femme) consiste en un ensemble de traits de caractère qu’on lui prête et en quelques souvenirs que l’on garde de son action ou de ses déclarations. Au final, c’est très peu.

De Sarkozy l’homme de la rue retient le plus souvent le surnom d’Iznogoud, ses déboires conjugaux et sa ressemblance avec un célèbre acteur comique, quelques souvenirs sur les radars, de vagues impressions sur la montée ou la baisse de la délinquance, des mots comme « karcher » ou « racaille « , le fait que ses ennemis s’effraient de son autoritarisme ou de sa volonté de ramener à lui l’électorat du Front National.

De Ségolène Royal, la mémoire collective retient sans doute moins encore. Une fois que ses partisans ont rappelé qu’elle est une femme et qu’elle ne parle pas comme les vieux crabes, que l’on a évoqué son physique pour dire qu’il ne faut pas en parler, une fois que ses adversaires de gauche se sont inquiétés de son populisme et ses adversaires de droite des « paillettes » recouvrant la vacuité de son programme (à moins que ce ne soit l’inverse), que reste-t-il à dire ? Pas grand-chose, du moins à en juger par les ouvrages qui lui sont consacrés et qui reviennent toujours sur ces mêmes thèmes.

Deux candidats passablement désidéologisés, deux icônes, deux machines de communication « l’américaine » comme unique alternative ? Certes, il se pourrait que, pour une fois, l’unanimité des experts ait raison et que les choses se passent bien ainsi. Mais ce n’est ni souhaitable, ni assuré. Et il se pourrait bien qu’il faille escompter ce que Raymond Aron appelait « l’imprévu comme d’habitude. »
Voir sur le marketing politique :

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Voir aussi journalisme citoyen, publicité négative ,sondages, sondagitation

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