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Comprendre les conflits : une nouvelle polémologie > Terrorisme
Cinq ans de guerre perpétuelle
La commémoration du 11 Septembre

De l’autre côté de l’Atlantique on dit « 9/11 » comme si seuls les chiffres et non les mots pouvaient rendre le caractère de l’événement.

Et quand médias le commémorent (y compris par la fiction qui s’empare du thème après un délai de « décence »), ils ne peuvent échapper à deux genre. Pour les uns, c’est le caractère stupéfiant, indicible du 9/11, qu’il faut évoquer par le passage en boucle des mêmes images et des mêmes témoignages. D’autres reviennent sur la question : comment pouvait-on ignorer ? Comment les immenses moyens de détection et d’anticipation américains ont-ils pu être surpris ? Mais dans tous les cas, un point sur lequel tous convergent : plus rien ne sera comme avant.

La stratégie américaine a théorisé cela et fait du caractère inaugural de l’attentat la clef de voûte de leur nouvelle analyse. Ils sont passés très vite de l’idée d’un nouvel ordre mondial voire d’une fin de l’Histoire à celui d’une lutte finale. Certains néo-conservateurs la résumaient ainsi : après avoir gagné une guerre contre le nationalisme européen (14-18), puis contre le fascisme (39-45), puis contre le communisme (Guerre Froide) les États Unis doivent mener et gagner une longue guerre contre le terrorisme pour le bien de tous les hommes.

Nous avons nous-même ici (et après beaucoup d’autres) trop souvent critiqué cette rhétorique de la « guerre perpétuelle », quatrième guerre mondiale ou guerre globale au terrorisme, pour qu’il faille s’étendre sur ses contradictions. Elle suppose un ennemi unique et principal (le terrorisme ou l’islamisme) et une bipolarisation remplaçant celle de la guerre froide : l’affrontement entre deux systèmes de valeur radicalement opposés. On a tout dit des erreurs de cette stratégie (traque mondiale des terroristes + renversement des régimes qui les soutiennent + chasse aux Armes de destruction massive). La réalité a montré le caractère contre-productif de cette méthode :
- Dispersion des terroristes, multiplication de leurs attentats, augmentation de leurs facultés de recrutement, conjonction de guérillas enracinées en Irak ou en Afghanistan, avec des mouvements armés dans les pays musulmans et avec le passage au jihad de groupes de citoyens qui semblaient bien intégrés à la société européenne.
- Augmentation de l’antiaméricanisme après une courte phase de pitié et de sympathie. Tandis que le front des alliés est pour le moins plus hésitant et la politique de « conquête des cœurs et des esprits » pour le moins mal en point.
- Mauvaises surprises avec le processus démocratique tant prôné : il profite au Hamas, au Hezbollah ou aux conservateurs iraniens là où on le laisse se développer, il pourrait profiter aux islamistes là où on l’encadre de façon autoritaire
- Deux pays au moins, Corée et Iran, ont tiré une leçon contraire de ce que l’on espérait : ils font tous leurs efforts pour se doter au plus vite de l’arme atomique et se livrent à de multiples provocations (au lieu de renoncer vraiment à leurs programmes avant de se faire écraser comme Saddam).

Avec le recul, et une fois épuisées les joies faciles de la critique un peu de la politique US, pouvons-nous découvrir les fautes d’interprétation que nous avons tous commises ? Beaucoup tiennent sans doute à la surestimation du nouveau, à la frénésie de révision qui ont suivi le grand traumatisme. Plusieurs idées sont sans doute à révexminer :

- « L’hyperterrosime est le reflet de la mondialisation, il n’y a plus de front et d’arrière, il peut frapper partout… ». Certes, il continue à y avoir plusieurs fois par ans des tentatives d’attentats au cœur de l’Europe. Beaucoup sont déjouées comme nous venons de le voir en Grande-Bretagne et en Allemagne. Des attentats (Madrid, Londres…) se produisent néanmoins. Certes, rien ne permet d’exclure une tuerie demain à Paris ou Rome. Mais de là à conclure que le territoire n’a plus d’importance, il y a une marge énorme. Le phénomène terroriste est international, ce n’est pas une multinationale. Sans même parler de l’Irak ou de l’Afghanistan, les motivations, le recrutement, la forme, l’efficacité, la fréquence des actes terroristes dépend de facteurs locaux. La notion qu’il y a « un » terrorisme (ou le fait de substantifier « le » terrorisme qui ferait ceci ou cela) n’a pas le même sens au Cachemire, en Égypte ou en Europe.
- « Le terrorisme est la forme moderne et prédominante du conflit ». Saut à décider que tout ce qui n’est pas une guerre interétatique avec armées régulières, drapeaux, batailles en plaine, proclamations et traité est un conflit impliquant le terrorisme, cette proposition est absurde. Quels que soient les jugements politiques et moraux que l’on porte sur les tigres tamouls ou le Hezbollah, ce qui vient de se produire au Sri Lanka ou au Liban ressemble peu à des attentats dans un avion. Quand des gens nombreux et organisés tiennent une province ou un quartier, se rassemblent pour chanter et défiler Kalachnikov sur l’épaule, tirent des roquettes, ont des cantines et des hôpitaux ou signent des trêves, ils mènent une forme de lutte que l’on peut condamner, et dont on peut discuter s’il faut la baptiser guérilla, guerre de partisans ou autres. Leur activité est liée à des objectifs politiques précis, à la souveraineté sur des territoires précis et l’usage des armes a un début et une fin biens datées. Cette pratique n’est guère comparable à celle d’une poignée d’hommes qui se lèvent un matin pour aller faire sauter des bombes dans une ville qui croit vivre une journée comme les autres.
- « Toute la politique internationale tournera autour de la question terroriste ». Les grandes questions restent celles de l’énergie, de l’émergence de la Chine, de la Palestine, des rapports entre l’Inde et le Pakistan ou de tout ce que vous voulez avant d’être celle de la traque d’al Qaïda. On ne peut pas dire que la géopolitique « revient » puisqu’elle n’est jamais « partie » en dépit de l’illusion d’un état d’exceptions planétaire. Et elle continue de tourner autour de questions qui ont souvent plusieurs décennies.
- « Nous ne vivrons plus jamais de la même façon. C’est le fonctionnement même de nos sociétés qui est compromis. ». Personne ne songe à dire que le Patriot Act, les contrôles biométriques, quelques jours de chaos dans les transports aériens britanniques, des perturbations dans le tourisme ou dans l’assurance ne soient rien. Mais nos sociétés, surtout en Europe, continuent à fonctionner à peu près comme avant et que la routine est plus forte que traumatisme. Le taux de perturbation apporté par le nouveau terrorisme reste faible au quotidien.

Tous les caractères que l’on lui prête et que le onze septembre a exacerbés – menacer chacun indistinctement et constamment, être clandestin, surprenant, sporadique, créer un soupçon perpétuel, une attente sans fin de la catastrophe, produire un choc psychologique sans rapport avec le risque statistiquement mesuré, obliger les démocraties à remettre en cause leurs propres règles - tout cela est vrai.

Mais que peut tout cela contre l’effet du temps ? Après une inégalable atteinte symbolique, un traumatisme, un défi sans pareil, le jihadisme peut il égaler son propre exploit ? L’expérience montre qu’il possède une capacité de nuisance moyenne de x attentats spectaculaires par an, dont très peu en Europe (et pour le moment zéro aux USA). Mais pas plus pour le moment ? Peut-il y avoir un équivalent terroriste de la guerre de position ou de la guerre d’usure ? Un terrorisme sans escalade ou montée aux extrêmes ? Une intégration du terrorisme aux nombreux risques qui caractérisent nos sociétés du même nom et contre lesquels elle déploie tant de dispositifs de précaution ? Une redondance du message terroriste ? Une routine de l’abominable ?

De telles questions semblaient impensables il y a cinq ans. Il est peut-être temps de se les poser.

 Un article sur le 4° anniversaire
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